Chroniques des années de hogra / Incendie meurtrier de l’Orphelinat d’El Mohamadia : Une tragédie sans nom ni responsables ? 

Y. Boubaker. Aïn Temouchent

Source : NURPHOTO VIA AFP/APP 

Dans la nuit du 15 au 16 juillet 2026, non loin de la somptueuse Grande mosquée d’Alger et au moment de la prière d’El Fadjr, un incendie est signalé dans le quartier d’El Mohamadia, précisément au sein de l’établissement de l’enfance assistée (EEA), appellation aussi pompeuse que creuse pour désigner les orphelinats. Les témoignages des premiers arrivés sur les lieux sont insoutenables, des enfants sont morts brulés vifs sous les yeux de sauveteurs incapables de les extraire du petit immeuble en feu rendu inaccessible par les barreaudages aux fenêtres notamment.    

Dix enfants et une éducatrice de 52 ans périront, dix-neuf blessés pourront être secourus. 

Ironie du sort, le jour même, l’Algérie célébrait officiellement la Journée nationale de l’enfant algérien, marquée par la présentation du Plan d’action national pour l’enfance 2026-2030 où, comme d’habitude, loin de tout et surtout du peuple, le pouvoir apparent s’autocongratulait autour d’une feuille de route traduisant les orientations, nous dit-on d’Abdelmadjid Tebboune avec en point d’orgue  l’intervention de la présidente du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH), Maya Fadel-Sahli 1 

Hélas, personne ne revit ni n’entendit la dame Maya et ses droits humains aux premières heures d’une catastrophe sans nom, dans les hurlements d’enfants piégés dans une bâtisse hermétiquement close. Personne pour s’indigner de l’absence d’issue de secours et de moyen rapide pour briser des barreaudages dignes d’une prison de haute sécurité et permettre aux volontaires du voisinage et aux pompiers d’évacuer les enfants par les fenêtres avant l’embrasement complet du bâtiment.  Les Droits de l’Homme sous nos cieux ne s’occupent pas de ce genre de « détails ». 

Des désastres sans responsables 

Avant de revenir sur ces EEA, sur l’incendie et sur les conditions de sécurisation des lieux, il est utile de rappeler quelques évidences à ceux qui ne cessent de répéter que ce genre de drames survient dans tous les pays, y compris les plus développés et les plus rompus aux processus démocratiques.   

Dans tous ces pays, lorsque des évènements d’une telle gravité se produisent, en particulier dans des établissements publics, des enquêtes dignes de ce nom sont immédiatement diligentées. Les responsables à tous les niveaux sont acculés par les journalistes, voire entendus par des juges et interrogés par des parlementaires jusqu’à ce que toute la lumière soit faite sur les tenants et aboutissants d’une telle tragédie, et s’en suivent, si cela s’impose, des procès publics. 

Sous la férule militaire (« Houkm El Asker » dans la langue du Hirak), c’est un tout autre monde de négligence décomplexée, d’incompétence, de laisser-aller systémique, de censure, d’opacité, de propagande et de cynisme qui se charge de gérer d’abord l’image du pouvoir, de déresponsabiliser ses serviteurs zélés et d’occulter, voire de criminaliser la vérité. Dans ce système sans reddition de compte, l’irresponsabilité est la norme habituelle, permanente. 

Qu’il s’agisse de crash d’avions, d’inondations, de cet enfant dévoré par des chiens enragés, de détournements de centaines de milliards ou de plus de vingt-mille victimes de disparitions forcées, ou encore aujourd’hui d’incendies majeurs (pourtant tellement prévisibles), les mécanismes de défense du système sont les mêmes. Entre mutisme et justifications improvisées, de discours teintés de mépris et d’indécence qui rappellent seulement que la violence de l’État résiduel, d’une inconcevable médiocrité, qui ne rend compte qu’aux militaires, n’épargne aucun espace social. 

Mesures, réactions et logos des autorités 

Face à ce « drame », le ministère de la Solidarité nationale, de la famille et des questions de la femme a ainsi reconnu la nécessité de renforcer le système de prévention (Il fallait y penser !).  La ministre Soraya Mouloudji a annoncé plusieurs mesures d’urgence lors d’une réunion de crise, signalant implicitement la nécessité d’une mise à niveau des dispositifs de sécurité : 

  • Création d’une cellule nationale de veille et de gestion des risques.  
  • Harmonisation des normes de sécurité dans tous les établissements du secteur.  
  • Mise en place d’un mécanisme numérique pour suivre l’application des mesures de sécurité, suggérant que le suivi actuel pourrait être perfectible.  

L’on apprend également que, parmi les mesures prises par le pouvoir, toutes les festivités et autres spectacles prévus cet été sont annulés sous peine de lourdes sanctions. On ne badine pas avec la compassion bureaucratique face aux aléas, drames et tragédies, imputés pour l’essentiel à la pure fatalité. Le terme consacré de drame ne peut en réalité et en aucun cas précéder ou supplanter ceux d’accident ou d’incendie, lesquels convoquent bien sûr un autre registre légal et moral.  

Bien sûr, l’incompétence d’une administration inepte au-delà de toute expression n’est pas évoquée. Ainsi, si ce n’est pas la main étrangère ou le terrorisme, c’est la providence qui est invoquée et c’est d’ailleurs ce que l’Imam de la Grande mosquée s’est empressé de rappeler.  

La Police nationale, quant à elle, et dans un délai record, a confirmé que « l’incendie a été provoqué par une étincelle électrique due à la surchauffe d’un climatiseur fonctionnant en continu », canicule oblige ! C’est donc la faute « à-pas-de -chance ». 

Le « Mektoub » officiel expliquant tout, sanctifié par le porte-parole de la Grande Mosquée… 

Mort des orphelins et rituels bureaucratiques 

Sous le règne des généraux, les lois qui s’appliquent au peuple (surtout dans ses franges les plus fragiles) et qui sont calquées sur celles du colonat, ont pour seul but le contrôle et la soumission totale de la société. Les officines « d’information » sont sommées de diffuser les mêmes communiqués, les mêmes images et les mêmes pseudo-reportages. La moindre allusion ou interrogation, la moindre dérogation au discours imposé, est sévèrement punie. Le pouvoir qui gouverne sans peuple vit dans la crainte systémique de la réaction des Algériens qui, certes, ne peuvent pas s’exprimer, mais sont ostensiblement indifférents à la propagande. Le taux de participants aux dernières élections en est le meilleur indice.  

La brutalité et la carence du pouvoir qui s’exprime toujours sur le même mode, selon des canevas et des signaux très convenus, a bien sûr caractérisé la mise en scène des obsèques de ces petits corps calcinés avant même que les identifications ne soient terminées.  

C’est ainsi que, juste après le départ du cortège officiel et de l’Imam de la république, des images ont montré des tombes sur lesquelles étaient plantées des pancartes de fortune avec comme inscription juste un numéro. Ce qui n’est pas sans rappeler les victimes de la sale guerre et la macabre épitaphe « X Algérien » 

La couverture médiatique des suites de l’évènement est réglée selon un protocole figé d’un autre âge, dont la désuétude est accentuée par une incompétence criarde. Ainsi, outre les plans flatteurs du chef d’État-Major, du Président et des ministres phares déambulant, sans la moindre protection, dans un service de grands brulés et multipliant les gestes compassionnels envers ces victimes dument choisies. L’opinion a eu l’occasion d’admirer ce médecin responsable du service, micro à la main, jouer au journaliste reporter d’image face à Abdelmadjid Tebboune, promettant monts et merveilles à cet l’hôpital des grands brulés2.  

Dans cette mise en scène au sein du service des grands brulés, il n’y avait d’ailleurs que de jeunes hommes, peut-être s’agit-il de ces vaillants voisins qui sont arrivés avant les secours, comme toujours.  

Dans l’obscurité des orphelinats algériens 

Pour l’information, on repassera. Qui connait en réalité le nombre de résidents au sein de cet EEA, combien d’adultes y travaillent, quel est leur rôle exact et quelle est leur formation ? Où était le Directeur ou Directrice de l’EAA au moment des faits, pourquoi les médias agréés n’ont-ils pas jugé utile, par exemple, de donner la parole au personnel survivant de cet EAA aux apparences carcérales ? 

Les orphelinats en Algérie sont placés sous la tutelle d’un ministère très secondaire malgré l’importance du secteur, à savoir celui de la Solidarité nationale, de la Famille et de la Condition de la Femme. Il n’existe aucun chiffre public unique et consolidé spécifiquement alloué au budget global des orphelinats pour l’année 2026.  

Personne ne sait ce qui se passe en réalité dans les orphelinats algériens, surtout depuis que le scandale de l’EAA de Hamma Bouziane (Constantine) a éclaté en 2017, sachant que depuis, plus personne n’est autorisé à se rendre dans ces lieux tenus loin du regard de la société à l’exception des caméras agréées comme lors de ces cérémonies ubuesques célébrant l’enfance où de jeunes femmes de la police sont filmées en train d’essayer de jouer avec des enfants hagards. 

Depuis la sale guerre, la bureaucratie a délocalisé les orphelinats qui se trouvaient aux cœurs des grandes villes, souvent dans les beaux quartiers et sous le regard de tous. À l’heure actuelle ces orphelinats sont installés dans des quartiers reculés, des banlieues les moins fréquentées ou encore les Dairas les plus sinistrés. Pourquoi avoir soustrait au regard de la population des grandes villes les orphelins ? Qui va rendre visite à des orphelins logés à Bekaria,3 par exemple ?  

Qui peut dire ce qui se déroule derrière ces murs, ces portails et ces fenêtres barreaudées en fer plein, combien d’orphelins accueillaient l’EEA d’El Mohamadia, par exemple, est-ce qu’il recevait aussi des mères célibataires, des adolescents ? Combien sont-ils ces enfants placés sous la tutelle d’un État sans institutions ? Qui veille réellement sur ces enfants sommés de quitter les lieux à l’âge de 18 ans ? Quel est le budget à ces établissements.  Ces structures sont des espaces hors-sol où sont parqués celles et ceux que la moralité d’apparence, dans son acception la plus rétrograde et la moins humaine, ne veut pas voir. 

Cette séparation est entérinée par une règlementation draconienne et sans nuances. Selon de nombreux témoignages dans différentes villes, personne n’est plus autorisé à rendre visite aux enfants des EEA, y compris les donateurs ou bénévoles sommés de déposer leurs dons et cadeaux auprès d’un bureau d’accueil.  

Les psychologues ayant travaillé sur les pathologies frappant les enfants abandonnés, rapportent que, même pour nourrir au biberon ces derniers, il est interdit d’avoir un contact direct avec l’enfant, le biberon est ainsi déposé sur l’oreiller à proximité de la tête du malheureux nourrisson. Cet exemple d’inhumanité est caractéristique du régime et de son administration dévoyée.  

Dans sa gestion de ces orphelins, l’Etat reprend à son compte les compulsions obscurantistes de la partie la plus archaïque de la société. Condamnés à la naissance, (« Wlad el haram », enfants du péché) les enfants abandonnés sont invisibilisés, y compris lorsqu’ils sont encore scolarisés où il leur est strictement interdit de fréquenter les autres enfants. Aucun suivi psychologique ne leur est proposé, sachant que le plus souvent s’ils ne sont pas physiquement atteints suite à des grossesses et des accouchements de détresse et de misère, c’est psychiquement qu’ils subissent les pires troubles, comme le trouble réactionnel de l’attachement (TRA) ou attachement désorganisé.  Les enfants d’un « péché » qu’ils n’ont pas commis, en grandissant, développent souvent des personnalités déséquilibrées et sans repères.  

Les EEA :  barreaudage et enfermement. 

 Des scandales éclatent parfois et ne peuvent être toujours étouffés. L’un des épisodes le plus évocateurs de ce qui se passe derrière les murs de ces établissements est celui de la scandaleuse délocalisation en 20174 des orphelins de Hamma Bouziane vers Bekaria (Wilaya de Tebessa)5 soit à plus de 200 km6 . Les véritables motifs de ce transfert étaient la volonté de disperser les enfants afin d’empêcher leurs témoignages suite aux plaintes de trois pensionnaires auprès du tribunal de Ziadia-Constantine pour châtiments corporels, abus sexuels, négligence, trafic de drogue et complicité. Des rapports avaient également dénoncé des conditions inhumaines, incluant le fait que des enfants jugés « agressifs » étaient attachés à leurs lits, comme des chiens faute de structures spécialisées adaptées.  

Malgré une forte mobilisation contre cette délocalisation, les orphelins iront à Bekaria, le directeur sera quant à lui relevé de son poste et, bien sûr, le dossier clos.  

L’opinion publique a découvert et en direct ces horribles barreaudages placés au niveau des fenêtres où dormaient les pauvres gamins et que les pompiers munis de moyens rudimentaires ont mis trop de temps à découper, le temps nécessaire pour que, dans les pires souffrances, les enfants derrière et en direct succombent aux fumées toxiques et au feu. 

Qui a autorisé la pose de telles grilles aux fenêtres ? Pour quelles raisons ? La tutelle, le Directeur, les commissions qui se déplacent en principe avec les éléments de protection civile pour veiller au respect des normes de sécurité, comme l’acquisition obligatoire d’extincteurs ? Sans vouloir s’appesantir sur les dispositifs de sécurité, comme ces baies dites « fenêtres pompiers » obligatoires pour les immeubles recevant le public. 

Où est donc cet État si prompt à condamner la moindre infraction quand il s’agit de l’atteinte au moral des troupes ou aux « symboles » de l’État ? 

Serait-il illégitime de consulter les archives de cet orphelinat pour éclairer l’opinion sur sa gestion, ses achats, la maintenance de son matériel électrique, la pose des barreaudages ainsi que les conclusions des commissions ministérielles chargées d’inspecter ces lieux ? Cela serait pourtant certainement très utile pour prévenir la réédition de tels désastres. 

Aucune structure publique n’est à l’abri d’une telle catastrophe, pour s’en convaincre, il suffit de faire un tour dans n’importe quelle administration pour constater de visu l’absence de la moindre norme de sécurité. Aussi, les nécessaires questions sur la gestion de cette structure méritent des réponses claires :  

  • Où sont les détecteurs de fumées que Sonelgaz était censée installer partout ?  
  • Où sont les issues de secours ? 
  • L’établissement disposait-il d’extincteurs ? 
  • Les enfants dormaient-ils seuls sans la présence d’un adulte ? 
  • A quoi ressemble l’installation électrique de cet EEA et qui s’en est chargé ? 
  • Dans quel état se trouvait ce climatiseur incriminé par le rapport de la police, peut-on connaitre sa marque et sa date de fabrication ? 

Si l’étincelle responsable de l’incendie est due, selon les augustes experts de la DGSN, à la surchauffe d’un climatiseur ayant fonctionné en continu, pourquoi ces chaines de télévision n’invitent-elles pas les scientifiques (électricité, génie électrique, sécurité industrielle, etc. ) pour conforter cette thèse et nous l’expliquer plus amplement, rappeler la règlementation et expliquer au grand public les mesures à prendre pour éviter que pareilles catastrophes ne se répètent ?  

Quelle est la cause réelle de l’incendie ? 

En l’absence d’un débat public, la question de l’origine du sinistre reste sans réponse. Dans les pays qui se respectent, et non pas ceux qui se bornent à créer des commissions de figurants après chaque catastrophe, la législation impose ces normes de sécurité. Dans les pays qui respectent leurs citoyens, outre le préalable d’administrations fonctionnelles, prévoient des commissions de suivi et de vigilance pour vérifier à chaque fois la conformité ou non des matériels et locaux. En cas de défaillance, les sanctions vont de l’avertissement, à de lourdes amendes en passant par la fermeture des lieux et allant jusqu’à de lourdes peines de prison. 

Dans l’Algérie et son pouvoir sans droit ni morale, c’est la police qui enquête, qualifie le délit, inculpe et disculpe, à l’image des caïds ou des gardes champêtres sous l’indigénat. La population est livrée à son sort et les plus vulnérables sont ceux qui paient le prix plus élevé de cette culture de l’inhumanité et de la Hogra. 

À cet égard, ces pauvres enfants sont les plus mal lotis d’un système impitoyable. Qui a entériné le fait que ces malheureux gamins puissent être enfermés dans un immeuble sans issue de secours ? On ne le saura pas. Les enfants abandonnés sont les victimes emblématiques de la faillite morale d’une administration dont les « responsables » sont cooptés sur la seule base de leur proximité avec les généraux et leurs clientèles. 

Dans l’Algérie du Non-Etat, face à cette catastrophe, l’attitude des autorités est un aveu d’impuissance : on annule les festivals, on promet des soins esthétiques à des gamins en état de choc, on se prend en photo chez le petit peuple.  

Et, pour clore le « drame » dans un summum absurde ou surréaliste, le Président de la République présente ses condoléances aux familles d’enfants abandonnés…