Supplétifs « indigènes » et médias oligarchiques français

Algeria-Watch, 15 août 2025

De nombreux amis du site ont exprimé leur indignation, et souhaité la réaction d’Algeria-Watch, à la suite des récentes divagations d’un folliculaire, terme certes désuet mais exact, publiés par un hebdomadaire parisien. Commençons par remercier ces amis, il est flatteur pour Algeria-Watch d’être sollicité pour exprimer un point de vue sur les péripéties qui émaillent un débat politique vicié dans une France qui dérive vers des horizons problématiques.

Est-il besoin de nommer à ce stade l’éditorialiste en question ? Il est notoire, sa trajectoire et ses états de service également. Ses contorsions langagières, la prudence vis-à-vis de sécessionnistes ultra-minoritaires et la convocation de témoins sans crédit ne sont guère convaincantes, la « une » mentionnant le « peuple kabyle debout » et le reste d’un dossier extrêmement orienté est suffisamment explicite de l’exercice d’anthropologie coloniale auquel se livre « Le Point ». Ce qui n’est guère étonnant de la part de cet hebdomadaire.

Les relais « indigènes » du revanchisme néocolonial

La ligne éditoriale de ce magazine reflète correctement la synthèse idéologique entre sionisme radical et extrême-droite franchouillarde revenue, affirment ses porte-voix, de son antisémitisme fondateur. La révision des options traditionnelles de la droite radicale est une réalité concrète, actée depuis de nombreuses années.

Pour continuer à exister sous la férule de lobbies financiers et politiques tout-puissants, le néofascisme local s’est en effet actualisé autour de l’obsession identitaire islamophobe, du revanchisme algérophobe et de soutien au sionisme. Ce qui correspond en effet aux orientations du « Point » et explique la nature de son approche éditoriale de l’Algérie. Et c’est très naturellement que cette publication convoque des référents qui font partie de son adn politique.

L’instrumentalisation des spécificités régionales est l’axe le plus classique de l’administration coloniale. Datant des premiers temps de l’invasion française et activement repris par le Vème bureau de l’armée coloniale pendant la guerre d’indépendance, la distinction entre arabophones et amazighophones est l’élément constitutif du « divide and rule » impérialiste en Algérie. La manipulation identitaire est actualisée par une administration qui selon un ancien ambassadeur de France à Alger distribue ses visas, ses naturalisations et ses diverses licences commerciales selon des quotas régionaux[1].

Inutile de perdre un temps précieux à analyser des constructions journalistiques aux objectifs limpides reprenant une stratégue séparatiste définie et mise en échec depuis le Cardinal Lavigerie. Le Hirak du peuple a amplement confirmé aux ingénieurs d’officines de déstabilisation et hommes de main de la division qu’ils sont hors des réalités algériennes.

Variations sur un thème colonial pour orchestre médiatique

L’orientation et le discours de ces médias, de « référence » ou non, de « gauche » ou de droite, appartenant à l’oligarchie ou sous contrôle de politiques soumis aux lobbies, sont connotés, répétitifs et véhiculent, avec des habillages différents, la même doxa sous couvert d’information « neutre ». Il s’agit très majoritairement de propagande professionnelle, attrayante, normée et articulée, infiniment moins aride, mais tout autant orientée, que celle en vigueur autrefois dans les pays à parti unique.

L’adage se vérifie une fois encore : c’est celui qui paye l’orchestre qui choisit la musique. Laquelle consiste en une communication diversifiée mais arrangée subtilement et confiée à des patrons de presse cooptés par les oligarques et leurs politiciens.

Le choix de cette thématique anti-algérienne par « Le Point » entre clairement dans la double optique réactionnaire et néocoloniale qui caractérise les dimensions actuelles de l’information française.

Sur le front intérieur français ce média, comme d’autres sous divers registres, tente d’exploiter une crise diplomatique montée en épingle pour tenter de détourner une colère sociale qui monte vers un ennemi fantasmé. La dégradation des indicateurs économiques français et la progression d’un niveau de pauvreté inédit dans une situation d’inégalités croissantes laisse augurer en effet de lendemains difficiles pour un exécutif à bout de souffle.

Au plan extérieur, dans une logique « otanienne » de maintien de l’hégémonie occidentale dans son proche environnement, il s’agit faire pression sur l’Algérie, de favoriser certains cercles du régime, et de provoquer des tensions dans ce pays pour réduire son influence et réduire ses capacités d’adaptation aux conditions adverses qui pourraient survenir. C’est ce mode opératoire qui ressort de l’observation du cahier des charges de la déstabilisation des Etats qui rechignent à s’aligner sur l’ordre impérial.

Nostalgie et « regime change »

Il est clair que la publication d’articles défavorables à l’Algérie intervient dans le contexte de relations officielles bilatérales dégradées sur fond de racisme libéré. Il n’est pas question pour ces mercenaires de plume de défendre l’amitié entre les peuples et une coopération renforcée pour un avenir commun apaisé et productif. Loin de la. Tout en nourrissant les préjugés racistes en France même, ces articles de presse visent ostensiblement à diviser le peuple algérien et font clairement partie des techniques éprouvées de « regime change ».

Faisant l’impasse sur le passé massivement criminel de l’Etat français en Algérie, les dirigeants qui sollicitent ou encouragent des médias à attaquer, non pas seulement le système politique algérien et ses dirigeants, mais le peuple et son histoire dans son ensemble, assument une orientation politique irresponsable contraire aux intérêts supérieurs des deux peuples algérien et français.

Cette orientation hostile manifeste, qui produit déjà de très graves surenchères verbales, n’est cependant pas nouvelle. Tout comme le recours à des supplétifs néocoloniaux pour la traduire en expression politique supposément plus acceptable. Les milieux réactionnaires n’ont manifestement rien appris ni rien oublié de l’histoire de leurs échecs. Les fruits de ces stratégies du pire seront vénéneux.

Algeria-Watch

PS. Sous l’angle de l’activisme des supplétifs médiatiques, l’article signé par Omar Benderra pour notre site en février 2019, repris ci-dessous, demeure tout à fait actuel.


[1] Cl Le Jeune Indépendant du 13 mai 2016 « Le quota kabyle de Bernard Emié » par Amine B. https://www.jeune-independant.net/le-quota-kabyle-de-bernard-emie/

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La résidence très politique d’un écrivain algérien

Omar Benderra, Algeria-Watch, 4 février 2019

Critiquer le rôle politique de Kamel Daoud, (au même titre que celui endossé par Boualem Sansal ou Yasmina Khadra) ne relève ni de près ni de loin de la critique littéraire. Il y a bien des années – depuis la mise sur orbite des « nouveaux philosophes » impulsée par l’éditrice Françoise Verny – que les observateurs constatent que les préconisations littéraires de la presse subventionnée parisienne relèvent pour beaucoup d’orientations politiques. Une presse, comme tout un chacun peut le constater aujourd’hui, dont les lignes éditoriales peuvent diverger formellement mais qui se rejoignent sur l’essentiel de l’agenda politico-idéologique des groupes d’intérêts qui dominent l’État français.

Il est utile de préciser d’emblée qu’il n’est ici nulle apologie d’une quelconque censure, tout peut et doit être publié, aussi déplaisant que cela puisse paraitre aux uns ou aux autres. La liberté d’expression, droit fondamental et indivisible, ne peut souffrir aucune limitation politique ou morale. Tous les auteurs, sans exclusive ni réserve, doivent être publiés et leurs œuvres débattues sans la moindre restriction. La critique littéraire est un champ de compétences qui appartient à des spécialistes. Ce qui est en cause chez ces personnalités médiatiques, en particulier chez Kamel Daoud dont il est question aujourd’hui, relève ici exclusivement de leur action politique publique.

Il est bien évident que, quelles que soient les stratégies d’évitement, à moins de se couper radicalement des mondes réel et virtuel, il est quasiment impossible d’éluder un bombardement médiatique massif et permanent. La pluralité d’opinion en France est de plus en plus difficile à défendre dans un environnement éditorial oligopolistique contrôlé par une poignée de ploutocrates. Il est difficile aujourd’hui d’esquiver un flux d’informations continues, calibrées et contrôlées, relayé, bien souvent à des fins critiques, par les réseaux sociaux.

Le 31 janvier 2019, on a ainsi appris que le journaliste Daoud Kamel avait été retenu par l’Institut d’études politiques de Paris (« Sciences » Po) pour inaugurer une chaire d’« écrivain en résidence[1] ». Cet écrivain est connu surtout pour ses interventions fulminantes mettant en cause, en substance, des arabo-musulmans coupables des pires exactions anti-féminines (on se souvient de ses déclarations grossièrement inexactes sur des viols censés avoir été perpétré par des « migrants arabes » à Cologne au cours du réveillon 2016) du fait de leur culture et de leur religion au premier chef. La version des faits qui se seraient déroulés dans la ville allemande défendue par ce polémiste a été rapidement démentie sans que cela affecte – bien au contraire – sa position dans le landerneau médiatique parisien.

« Monsieur d’Auligny, qui ne savait rien, l’enseignait »[2]

Cette nomination sans grande importance – Quelle propagande a besoin d’un tel porte-voix ? Quel enseignement a besoin d’un tel pédagogue ?– n’a d’intérêt qu’en ce qu’elle illustre précisément ce que ce qui a été esquissé dans une récente vidéo d’Algeria-Watch s’agissant des contre-élites francophones et de leur rôle politique en Algérie et dans l’ex-métropole. Ces élites artificielles, désignées et médiatisées par des centres d’influence extérieurs à leur société, instruisent en permanence le procès du peuple algérien, coupable selon elles de toutes les régressions et de tous les archaïsmes.

Ainsi, du haut d’un magistère hors-sol, ces auteurs décrètent que le peuple algérien serait « obscurantiste, islamiste, misogyne, arriéré, etc.. ». Peu audibles en Algérie, où leur rayon d’action ne dépasse pas quelques cercles « distingués », ces contre-élites assument néanmoins une fonction capitale de communication en assurant la jonction idéologique du régime militaro-policier algérien avec les cercles néocolonialistes français attachés aux pouvoirs successifs, qu’ils soient de droite, de gauche (ou des deux à la fois comme cela semble être le cas aujourd’hui). Ils sont là-bas partisans de l’éradication des courants se réclamant de l’islam politique, ici fourriers de l’islamophobie.

Ces auteurs n’écrivent pas pour leur société d’origine pour laquelle ils expriment peu de considération. Leur lectorat est ailleurs ; en France d’abord. Kamel Daoud comme Boualem Sansal et avant eux Yasmina Khadra (qui, ayant exaspéré son monde en exigeant un prix Goncourt à cor et à cri, semble avoir perdu son aura de favori) sont les stars maghrébines (avec Leila Slimani) au firmament de ce que l’on représente comme « littérature française ». Un marché culturel avant tout dont le segment le plus prestigieux est, signe de temps régressifs, occupé par Michel Houellebecq écrivain aux qualités évidemment discutables mais dont l’islamophobie maladive est la caractéristique première. On a les Céline du temps jadis qu’on peut…

Ces écrivains algériens qui, répétons-le, relèvent tous de l’éradication sont très manifestement cooptés par les appareils idéologiques de l’État français et présentés/désignés en tant qu’« élites maghrébines/musulmanes éclairées » par les médias. Ils sont sollicités par des journaux sur des questions sociétales et fréquemment invités dans des studios de radio ou des plateaux de télévision, où la littérature est un prétexte qui cède rapidement le pas à des considérations politiques très actuelles. Ils dessinent les contours d’un modèle offert aux « indigènes » et autres populations banlieusardes fondé sur un deal très sommaire : pour accéder à une hypothétique citoyenneté, il leur faut d’abord accepter de diluer leurs traditions et convictions dans le consensus politique dominant.

L’œuvre coloniale continuée

Ces intellectuels, qui actualisent les prestations de l’informateur indigène (« native informant ») décrit par Edward Saïd, ont pour rôle politique de corroborer « de l’intérieur arabo-musulman » les thèses islamophobes, suprématistes et de guerre de civilisation. Il s’agit là d’un élément structurant de la ligne éditoriale, omniprésente et quasi-exclusive dans l’espace public, des principales maisons d’édition et de la presse mainstream néocoloniale, cœur politique du libéralisme néoconservateur Occidental.

Même s’ils sont les supplétifs « indigènes » des Finkielkraut, Bruckner et consorts, emblèmes de la culture de combat anti-arabe, il ne s’agit pas de simples figurants. Signe de l’importance de leur rôle dans le dispositif de propagande, ces figures transméditerranéennes de la société du spectacle sont promues quasiment sur le même pied que les éditocrates blancs qui font florès sur tous les plateaux télé et qui occupent les colonnes de la presse subventionnée.

Kamel Daoud semble occuper une place particulière dans cette mécanique de reproduction des préjugés et idées reçues. Il s’est d’emblée spécialisé dans la déploration, sur le mode vibrant et indigné, des mœurs sexuelles « barbares » de ses « coreligionnaires ». Or, la sexualité est bien le registre principal – et essentialisant – de la communication sociopolitique du système blanc pour fabriquer l’ennemi intérieur et extérieur par le conditionnement incessant du public.

Le propos de l’héritier autoproclamé de Camus est largement construit sur la description incisive et la déploration/condamnation de pulsions incontrôlables (massivement déviantes et criminelles) découlant d’archaïsmes machistes violents d’essence arabo-islamique. Les sombres masses masculines, primitives et brutales, d’ici ou du Sud, ne pourraient s’émanciper de leur condition retardataire et obscurantiste, pathologique et misogyne, qu’en imitant l’auteur, c’est-à-dire en acceptant de jeter définitivement aux orties leurs vieux habits psychoculturels.

Il apparaît ainsi que l’« écrivain en résidence » est bien le continuateur d’un message colonial ancré dans les représentations politiques françaises de l’homme arabe (de l’Algérien en particulier) « violent violeur et vorace », précisément analysées par Todd Shepard dans son nécessaire « Mâle décolonisation, l’homme arabe et la France »[3].

De la tournante de banlieue au viol en meute type Cologne

Ce mantra, décliné en France sous tous les registres possibles depuis la guerre d’Algérie, a atteint un apogée avec la notoire association « Ni pute ni soumise », créée en 2003, qui a reproduit sans altérations un programme parfaitement décrit par Frantz Fanon près d’un demi-siècle auparavant[4]. Cette ONG, puissamment soutenue par la droite et la gauche (si tant est que ce distinguo ait conservé un sens), n’a guère impacté une opinion pourtant activement préparée et vis-à-vis de laquelle on n’avait pas lésiné sur les moyens. On se souvient de la série d’articles et de reportages des années 2000 sur les caves de cités de banlieue, théâtres d’atroces mais très communs – n’est-ce pas – viols collectifs perpétrés par des jeunes très identifiables.

Devant l’essoufflement de cette campagne, le système a renouvelé son agit-prop en mobilisant des transfuges masculins ayant spectaculairement révoqué leur amarrage culturel. Cette affirmation de « modernité » sur la place publique pourrait figurer un équivalent masculin du « dévoilement des Mauresques » tel que mis en scène par l’armée française sur l’esplanade du Forum à Alger en 1958 (et lucidement dénoncé par Fanon).

L’écrivain aujourd’hui promu est, de ce point de vue, parfaitement emblématique de ce contrepoint historique, strip-tease cathartique qui signerait le succès tant espéré de la « mission civilisatrice » dans sa conquête des cœurs et des esprits. C’est-à-dire l’effacement pur et simple des altérités et l’acceptation d’un statut accessoire de facto dans le giron de la République. Sous cet angle, la fonction pédagogique attribuée à Kamel Daoud, contempteur officiel des archaïsmes maghrébins, apparaît tout à fait cohérente. Il pourrait effectivement contribuer, sur le modèle du « professeur par l’exemple négatif » du communisme chinois, à la reproduction de l’encadrement du système. Ce qui est la reconnaissance d’une fonction traditionnelle des contre-élites indigènes. Rien de neuf sous le soleil donc : ces milieux, pour subalternes qu’ils soient, sont des contributeurs habituels du sous-impérialisme français. Mais hélas, la régression se fait sentir même dans ce domaine, on ne parvient plus à retrouver des plumes inspirées et des talents incontestables : il n’y a plus de Léopold Senghor… Selon Emmanuel Todd, le niveau général de l’encadrement politique français est en chute verticale depuis des années. La « résidence » à Sciences Po de l’écrivain algérien moderne et laïque ne devrait pas ralentir le mouvement.


[1] Sciences Po, « Kamel Daoud, premier écrivain en résidence à Sciences Po », 31 janvier 2019.

[2] La Rose des sables de Henry de Montherlant. Éditeur ‏ : ‎ Editions Gallimard – mars 1968 –

[3] Todd Shepard, Mâle décolonisation. L’« homme arabe » et la France, de l’indépendance algérienne à la révolution iranienne, Payot, Paris, 2017.

[4] « L’administration dominante veut défendre solennellement la femme humiliée, mise à l’écart, cloîtrée… On décrit les possibilités immenses de la femme, malheureusement transformée par l’homme algérien en objet inerte, démonétisé, voire déshumanisé. Le comportement de l’Algérien est dénoncé très fermement et assimilé à des survivances moyenâgeuses et barbares, avec une science infinie. La mise en place d’un réquisitoire-type contre l’Algérien sadique et vampire dans son attitude avec les femmes est entreprise et menée à bien » (Frantz Fanon, L’An V de la Révolution algérienne, Maspero, Paris, 1959).