CHRONIQUES DES ANNÉES DE HOGRA – Catastrophe de « Oued El Harrach » : Dans quel égout se cache la vérité ?

Par Y. Boubaker, Ain-Temouchent, 26 août 2025

Le 15 août 2025, dix-huit passagers d’un bus qui avait dévié de sa trajectoire, sont morts noyés, pour la plupart dans les eaux sombres et pestilentielles de l’oued El Harrach, l’un des plus grands égouts à ciel ouvert du pays. Un abominable spectacle en plein cœur de la capitale, non loin de l’emphatique Grande Mosquée, héritage du calamiteux règne d’Abdelaziz Bouteflika sous l’autorité, souvenons-nous, de son ministre Tebboune.

Choqués par cette catastrophe, les Algériens, traumatisés, excédés et hébétés, se retrouvent une fois encore face à un pouvoir passé maître dans la pratique de la hogra, de l’arbitraire, et dont le seul souci est de régner sans partage et sans rendre des comptes. La communication du système est tout entière axée sur la volonté d’éluder ses responsabilités.

Qu’il s’agisse de séismes, d’inondations, d’accidents de la route ou du ciel, la parade est parfaitement identifiée : improvisation, incompétence, manipulation des médias, censure, déclarations absurdes. Le recours prend les mêmes formes : des pseudo-enquêtes bâclées d’une justice aux ordres dont les conclusions disculpent toujours les responsables à tous les niveaux. En dépit de la réalité. Les faits et les données alarmantes en forte hausse, rapportés par les propres services du système de pouvoir.

Ainsi, selon un communiqué de la DGSN[1] (Direction Générale de la Sûreté Nationale), pour la seule semaine du 12 au 18 août 2025, trente-huit (38) personnes ont trouvé la mort et 558 autres ont été blessées dans pas moins de 412 accidents de la route. Toujours selon la DGSN, « le facteur humain demeure la principale cause de ces accidents en raison du non-respect du Code de la route, notamment la distance de sécurité et l’excès de vitesse ».

On l’aura compris : il n’est pas la peine de chercher ailleurs : les causes de ces drames sont connues d’avance. « C’est un accident, c’est un incident, l’administration n’y est pour rien » leitmotiv d’un régime qui s’autodisculpe en permanence.

Fidèle à son identité et ses usages, « Houkm el-3asker », le régime militaro-oligarchique, en superviseur de la corruption et gardien de l’anarchie ambiante, règne en maître sur le secteur des transports comme sur tous les secteurs d’activité susceptibles de capter des milliards sur le dos du peuple. Ses agents bouclent leur enquête en un temps record et passent les menottes aux « coupables » voués à l’opprobre.

L’évaluation de l’action de l’administration (ou plutôt la non-administration) des transports publics n’est pas et ne sera pas à l’ordre du jour. Il n’est pas question de s’interroger sur ces flottes de bus vétustes en circulation parfois depuis 40 ans. Des épaves où s’entassent comme des sardines les Algériens sous l’œil complaisant des gendarmes et des policiers à chaque checkpoint. Sans même évoquer le rôle fantomatique des contrôleurs des directions de transports présents dans les gares routières et stations.

Il n’est pas question non plus de mettre en lumière les conditions d’octroi des lignes de transport public, d’évaluer les déclarations fiscales de propriétaires dont les personnels, chauffeurs et « contrôleurs » ne sont pas assurés et qui sont payés « au noir » au su au et vu de tous les circuits administratifs. Ces dimensions ne sont jamais mises en avant.

Pourtant, ce n’est pas le pire, car l’omnisciente DGSN, qui n’assure pas la police de la route, omet systématiquement la responsabilité des APC et de l’État en général dans les conclusions de ses enquêtes. Ainsi, ni l’état des routes, ni l’absence de pièces de rechange sur le marché, ni les signalisations défaillantes, ni la non-conformité des barrières de ponts ne seront jamais cités comme ayant provoqué ou aggravé les risques et dangers de la circulation routière.

Pour la police et la gendarmerie, les Algériens sont des chauffards et, lorsqu’ils se font prendre, ils vont en prison. Personne d’autre n’est responsables des catastrophes routières ou autre qui endeuillent régulièrement le pays. Circulez ! Il n’y a rien à voir !

Des multitudes de précédents

Il n’est que d’évoquer les tragiques inondations de Bab El Oued ou encore du crash de l’avion de transport militaire de Boufarik en 2018, avec ses 257 morts, pour la plupart des soldats. Ces drames n’ont donné lieu à aucune explication, à part sans doute celle de la catastrophe naturelle, l’opinion n’a jamais été informée des circonstances et des responsabilités de chacun dans la survenance de ces catastrophes. Ni responsables ni coupables furent les seules leçons à retenir.

Bien sûr, comme à chaque fois, aucune autorité n’a jugé utile de faire un semblant de reconstitution de l’accident. Aucun responsable n’a jugé nécessaire de procéder à ces phases d’enquêtes en présence d’experts et de ceux qui mènent les investigations et envoient les gens en prison, afin de définir, de façon exhaustive et un tant soit peu scientifique, les causes réelles de ces très graves incidents.

Nul n’a jugé utile d’interroger les compagnies d’assurances dans le cas de la catastrophe de l’oued El Harrach où le bus transportait, comme la plupart des bus, plus de passagers que ce que la loi autorise.

Aucune instance ne s’est enquise de l’existence d’un syndicat, d’une association ou d’une quelconque représentation de la corporation des machinistes et conducteurs de transports publics. Serait-ce parce que de trop nombreux propriétaires de bus déclarent qu’ils sont eux-mêmes chauffeurs, bénéficiant de la complicité active des directions de wilayas chargées des transports ? Au mépris de la réalité et des normes légales qui imposent un quota maximal d’heures par conducteur.

Personne n’a jugé utile d’interroger le ministre de l’Intérieur pour savoirà quel titre et selon quel règlement d’administration il a décidé d’indemniser les familles des victimes avant même qu’un tribunal ait statué sur les responsabilités, les dommages et les montants alloués aux ayants-droit. Ce ministère disposerait-il d’une caisse spécialement dédiée aux accidents de la route ?

En 2023, sur la route de Tamanrasset, 34 passagers d’un autocar sont morts, carbonisés pour la plupart. Leurs familles ont-elles été indemnisées ? Sans vouloir faire de la surenchère macabre, faut-il mourir à Alger pour avoir droit à cette allocation ? S’agirait-il d’une nouvelle mesure conservatoire d’urgence qui sera dorénavant appliquée ?

Le pouvoir innove dans l’indignité

Au lieu de ces nécessaires explications, et au mépris des droits d’une personne blessée et d’une procédure en cours, le public algérien a découvert un folklorique mais sinistre conseiller de Tebboune, qui a choisi les caméras pour aller, non pas s’enquérir de l’état des blessés, mais « interroger » sur un ton inquisitorial le pauvre chauffeur du bus. Sur le modèle de l’interrogateur dans un sous-sol du DRS, le conseiller présidentiel a fait avouer en direct au malheureux chauffeur qu’il conduisait ce bus uniquement le week-end pour arrondir ses difficiles fins de mois. Un chauffeur rescapé dont la famille aurait sans doute reçu l’allocation distribuée par le ministre de l’Intérieur, s’il n’avait pas eu la présence d’esprit de « sauter du bus au dernier moment », après avoir tenté, selon ses « aveux » de maitriser une direction qui ne répondait plus. Il reste que l’opinion a assisté à un interrogatoire « live », depuis un lit d’hôpital ; le procureur et le juge d’instruction n’ayant plus qu’à entériner la démarche.

Le chef d’État-Major, 80 ans – quatre fois l’âge du convoyeur au noir survivant et incarcéré – en uniforme, s’est invité au happening hospitalier dans un exercice de compassion et de câlins télévisés, se faisant filmer au chevet de victimes les moins abimées. A l’issue d’un petit tour de communication institutionnelle, le représentant en chef du système et la délégation qui l’accompagnait se sont éclipsés chacun dans son sublime véhicule blindé.

Après ces exercices destinés à apaiser un réel ras le bol de l’opinion, la réponse effective de la « Dawla 3askaria », le régime militaro-oligarchique, ne s’est pas fait attendre. Dans la tradition des décideurs, ce sont des individus, des civils n’occupant aucun poste de responsabilité, qui sont incriminés.  

Ainsi, avec une célérité dont seuls les juges d’instruction locaux ont le secret, quatre personnes sont embastillées. Le chauffeur désigné dès le début par ce conseiller-inquisiteur relayé par les doubab (« mouches électroniques ») des réseaux sociaux chauffées à blanc et ces pseudo-« journalistes » de services, le très jeune convoyeur, le propriétaire de l’engin et également le technicien (non pas le directeur du contrôle technique) qui a validé le soi-disant « contrôle technique » autorisant le véhicule à circuler.

La « justice » du système sera rendue, bien sûr, et, comme promis, le ministre de l’Intérieur « honorera » sa parole et versera, via une caisse régalienne, le million de dinars promis aux familles pour chaque victime (environ 3800 euros au taux de change du square Port-Saïd, marché parallèle de la devise à Alger), avant même que la ou les sociétés d’assurance n’aient pipé mot.

Le peuple au secours du peuple

La dimension humaine du peuple, celle de la solidarité authentique et désintéressée s’est vérifiée comme à l’accoutumée. En témoignent ces courageux et nobles personnes des quartiers populaires autour du lieu de l’accident, qui, sans attendre les pompiers, ont sauvé des vies en plongeant dans un oued pollué au-delà de toute expression. Aucune enquête du régime ne mettra en cause l’incurie d’une administration qui n’a jamais mis en œuvre un indispensable projet d’assainissement, tant de fois claironné, qui dort dans des cartons abandonnés à la poussière et l’incompétence et de la corruption.

Ces hommes ont pris un risque considérable mais n’ont pas hésité devant la gravité de la situation. Selon des médecins infectiologues, une prise en charge sérieuse de ces héros et leur mise en observation pendant au moins 15 jours s’imposent : la toxicité de l’Oued El Harrach, qui accumule eaux usées et déchets industriels, pourrait être létale. Nul ne sait si ces mesures indispensables ont été mises en œuvre…

Cet horrible accident met en lumière la faillite durable et généralisée de la gestion des espaces publics et des infrastructures. Il n’existe pas d’administration des transports ou de la voirie pas plus qu’il n’existe une police, ou une gendarmerie, de la route. Alger, ville de dix millions d’habitants, ne compte aujourd’hui que quelques feux rouges que peu d’usagers respectent… L’incurie de ce système se mesure quotidiennement et concrètement dans la désadministration du pays.         

Au-delà cette tragique péripétie, que dire à ces familles, pour la plupart obligées de remonter dans ces bus de la Hogra pour se déplacer, travailler et survivre, et qui ne reverront jamais ce père, cette mère, cette sœur, cet ami ou ce frère ? Comment vont survivre les enfants de ce chauffeur aujourd’hui en prison, lui qui avait sacrifié son week-end pour sans doute affronter la rentrée des classes ? Combien de victimes réelles, directes et indirectes, aura engendré cette catastrophe et, à Dieu ne plaise, les catastrophes non pas de la route, mais des transports publics algériens qui vont encore survenir ?

Qui a dit que la Hogra ne tuait pas !


[1] https://www.aps.dz/societe/190751-accidents-de-la-route-en-zones-urbaines-38-morts-et-558-blesses-en-une-semaine