L’affaire Saida Neghza : l’ascension et la chute d’une égérie de la rente
Par A.T, Algeria Watch, 16 juillet 2025
Le mercredi 9 juillet, en appel, trois acteurs malheureux de la présidentielle algérienne de 2024, dont les candidatures avaient été rejetées, ont été condamnés à quatre ans de prison ferme avec mandat de dépôt pour corruption électorale. En première instance, le 26 mai 2025, la femme d’affaires Saïda Neghza, le médecin vétérinaire Abdelhakim Hamadi et l’ancien Secrétaire d’État chargé de la Communauté nationale à l’étranger Belkacem Sahli avaient écopé de dix ans de prison ainsi que d’une amende d’un million de dinars.
Saïda Neghza, évacuée à l’hôpital suite à un malaise survenu pendant l’audience, était absente lors de la lecture du verdict. Elle avait auparavant adressé une lettre au président Tebboune, dans laquelle elle dénonçait les difficultés rencontrées par les chefs d’entreprise et affirmait que son dossier était « vide ». Selon l’accusée, cette lettre, datée de 2023, est à l’origine de ses ennuis judiciaires.
Par ailleurs, près de 70 autres personnes impliquées dans la même affaire que Saïda Neghza, dont ses trois fils, ont été condamnées à des peines allant de cinq à huit ans de prison. Parmi elles figurent des élus locaux ainsi que plusieurs chefs d’entreprise algériens.
Depuis le Sénégal, où il réside, le fils de Mme Neghza, Amokrane Azouz, a vivement réagi sur les réseaux sociaux. Sur un ton pour le moins véhément, il a à la fois dénoncé le président Abdelmadjid Tebboune et défendu les prises de position de sa mère en faveur d’anciens caciques du système post-putsch, notamment le tristement célèbre général Toufik[1], patron pendant vingt-cinq ans de la police politique.
Une trajectoire à l’ombre de la dictature
Qui est Saïda Neghza ? Au-delà de sa personnalité, la carrière de la businesswoman avec ses hauts et ses bas, révèle le fonctionnement chaotique d’un système hiérarchique et opaque qui sacrifie traditionnellement ses seconds couteaux pour dépasser ses contradictions.
Saïda Neghza grandit dans une famille modeste à Constantine, travaillant dès l’enfance pour subvenir à ses besoins. Mariée jeune, elle est veuve à 24 ans, avec un enfant à charge et hérite d’une entreprise en difficulté. Elle finit par vendre l’huilerie familiale et s’installe à Alger sans qu’il soit possible de dater précisément ces différents événements.
À l’instar de la classe d’affairistes qui forme la base sociale du pouvoir militaire, madame Neghza entame véritablement sa carrière de femme d’affaires dans le sillage du coup d’État des généraux janviéristes. En 1992, elle s’oriente vers la torréfaction et la commercialisation de café et crée la marque Mouni. Puis, en pleine décennie noire, elle diversifie ses activités notamment en développant l’importation de boissons espagnoles[2].
La désignation en 1999 d’Abdelaziz Bouteflika à la présidence précède une hausse significative et durable des prix du brut qui dure dix ans, de 2003 à 2013. La rente pétrolière permet d’acheter la paix sociale par les subventions et une distribution aussi opaque que massive au bénéfice des clientèles. Les recettes des exportations des ressources fossiles se transforment en une manne pour une classe de « businessmen » connectés aux appareils du pouvoir. Abdelaziz Bouteflika profite de cette embellie financière pour clôturer la décennie noire en imposant une amnésie autoritaire, notamment au moyen de la loi sur la Concorde civile[3]. Cette décennie de la rente maximale est celle d’une foire de cocagne ou les pétrodollars pleuvent sur des entreprises écrans qui favorisent un affairisme de type mafieux et l’installation d’une corruption généralisée.
À l’image des oligarques de premier plan comme Ali Haddad ou les frères Kouninef, Saïda Neghza fonde en 2000 sa première entreprise de travaux publics, Errep, suivie quatre ans plus tard par la création du groupe Soralcof, actif dans plusieurs secteurs clés pour la captation de la rente : la construction, les travaux hydrauliques et, bien entendu, l’import-import. Parallèlement, en quête de leviers institutionnels d’influence, elle rejoint une organisation patronale, la Confédération générale des entreprises algériennes (CGEA), dont elle devient présidente en 2006.
En 2016, un conflit très médiatisé oppose Saïda Neghza à l’affairiste principal de l’entourage d’Abdelaziz Bouteflika, le milliardaire Ali Haddad, président très influent du Forum des chefs d’entreprise (FCE). Cette controverse qui défraie l’indigente chronique d’une scène politique étouffée, exprime les tensions qui agitent alors les plus hauts niveaux du pouvoir algérien, notamment à la suite de la restructuration du DRS[4], les services de renseignement. En effet, dès l’été 2013, le président Bouteflika a entamé une réorganisation du DRS en lui retirant ses principales prérogatives. Enfin, en mars 2016, un décret présidentiel acte officiellement la dissolution du DRS. Celui-ci est alors remplacé par la Direction des services de sécurité (DSS), parfois appelée Direction des affaires sécuritaires (DAS).
Dans ce contexte marqué par la chute des prix du pétrole, les sorties médiatiques tonitruantes complaisamment médiatisées de Mme Neghza surprennent une opinion publique peu habituée aux excès de langage. Beaucoup se souviennent de sa célèbre déclaration : « Si le général Toufik m’appelle, j’irai en rampant ». Un engagement vite oublié, quelques années plus tard en effet, en plein Hirak, alors que ce général Toufik en disgrâce perd une influence autrefois décisive, la femme d’affaires n’hésite pas à le condamner publiquement. Illustrant ainsi les mœurs du sérail.
En 2023, une conversation téléphonique entre Saïda Neghza et Samir Gaid, directeur général de l’APS, est relayée par les réseaux sociaux. On y entend la femme d’affaires réagir de manière virulente à la publication d’un article critique la visant. Confirmant ainsi son entregent et une réactivité abrupte.
En 2024, la fougueuse businesswoman se lance officiellement dans la course à l’élection présidentielle. Mais le dossier de candidature qu’elle présente est rejeté, en raison d’un nombre insuffisant de parrainages. C’est autour de cette élection que se construisent ses récents déboires judiciaires. En effet, la principale accusation qui la vise — ainsi que les autres personnes condamnées — porte sur l’achat présumé de parrainages. Exit sans gloire donc d’une figure controversée que des médias étroitement contrôles ont tenté de faire passer pour une personnalité politique…
Quelle conclusion tirer de cette énième affaire ?
Au-delà des détails et des multiples interprétations, transparaît la nature d’un « pouvoir de l’ombre » qui ne se renouvelle que par une amputation continue. Dans les faits, la façade économique — ou politique — de la junte militaro-policière ne détient aucun pouvoir réel. Qu’il s’agisse de la déchéance de Saïda Neghza ou de la nomination de Leïla Aslaoui à la tête de la Cour constitutionnelle algérienne, il ne s’agit que d’une gestion erratique de personnels, de moins en moins convaincants, choisis par des appareils en fonction de leur allégeance et de leur utilité ponctuelle. Le scandale Neghza illustre le caractère jetable de ces figures, de plus en plus médiocres, réduites au rôle d’exécutants précaires et révocables.
La cooptation comme la mise à l’écart de ces personnages n’ont en réalité que peu d’importance et aucun impact effectif sur la réalité du contrôle des institutions étatiques par des décideurs hors de vue qui ne rendent de compte à personne. Le système gère ses scandales comme un succédané de vie politique, réduite à un spectacle insignifiant, jetant en pâture à une opinion largement indifférente des individus qu’il avait lui-même promus. En définitive, la succession de crises et scandales opposants des groupes d’intérêts plus ou moins occultes sont des péripéties subalternes. Ses spasmes ne font que nourrir l’aversion populaire pour un système liberticide et corrompu dont l’incompétence porte un préjudice considérable aux intérêts de la Nation. Le vacarme organisé autour de règlements de compte endogènes ne peut compenser l’absence de vie politique et n’a ni impact ni signification pour la société algérienne. Le véritable changement ne pourra advenir que par une ouverture sincère à la libre expression du peuple dans la diversité de ses opinions mais uni dans ses valeurs de résistance et sa tradition d’indépendance. Dans un contexte international inquiétant et face aux dangers qui menacent, la première barrière protectrice est celle assurée par le peuple souverain dans la plénitude de l’Etat de droit.
[1] Pour consulter ces interventions, voir les liens ci-dessous : https://www.youtube.com/watch?v=4TlEPM86Cl0; https://www.youtube.com/watch?v=Fv8cNxtLHUU .
[2] Pour une version hagiographique du parcours de Neghza, voir : Lynda Abbou, « Saïda Neghza, « entre gloire personnelle et naufrage public (portrait)», Maghreb Émergent, 13 juillet 2025 : https://maghrebemergent.news/fr/saida-neghza-entre-gloire-personnelle-et-naufrage-public-portrait/
[3] Daïkha Dridi , « Concorde civile et interprétations », Quotidien d’Oran, 14 août 1999: https://algeria-watch.org/?p=55186
[4] DRS : Département Renseignement et Sécurité, dénomination actualisée de l’avatar de la Sécurité Militaire, police secrète du système.