Le ministère de l’enseignement supérieur et le Souk des publications scientifiques
Par Y. Boubaker – 7 juillet 2025
Dans un article passé inaperçu publié le 4 janvier 2025 par le quotidien Echourouk, un journaliste s’interroge sur les motifs qui poussent les chercheurs algériens à publier leurs travaux dans une curieuse revue brésilienne, qu’il évite de nommer. Des détails surprenants sont portés à la connaissance des lecteurs, l’auteur s’étonne du spectre pluridisciplinaire très ouvert de cette revue qui couvre des domaines aussi divers que variés avec une équipe restreinte, composée de dix professeurs. Quasiment l’ensemble des secteurs de l’ingénierie sont traités, citons-les : génie civil, génie minier, génie des matériaux, génie métallurgique, génie électrique, génie mécanique, génie chimique, génie sanitaire, génie de production, génie nucléaire, génie des transports, génie marin et océanique, génie spatial, génie biomédical. De plus sont couverts les domaines suivants : mathématiques théoriques et appliquées, informatique, astronomie, physique, chimie … Ce périodique prend donc en charge un champ très substantiel de la connaissance scientifique.
La revue a connu une croissance fulgurante, passant d’un seul volume avec un unique article en 2020 à trois volumes en 2024 avec 994 articles dont 964 sont l’œuvre de chercheurs Algériens se répartissant sur plus de 50 universités ! L’Algérie disposant, on peut s’en réjouir, d’un nombre respectable d’universités.
L’université du pouvoir, au service du pouvoir.
Avant de commenter la réaction du ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique face à cette inflation de publications, il serait intéressant d’évoquer le mode de fonctionnement aberrant de l’université nationale. De fait, cette institution retient en otage des centaines de milliers d’étudiants, décourage les vocations, criminalise les libertés académiques et syndicales et dilapide l’argent du peuple au nom d’une recherche scientifique inexistante. Cette institution forme des contingents de docteurs et de professeurs approximatifs sous le contrôle d’experts vassalisés chargés d’appliquer les directives bureaucratiques de la recherche et de la production scientifique nationales.
L’université algérienne sert de réservoir à la bureaucratie dirigeante, fournissant un gisement de diplômés et de courtisans pour les postes supérieurs. C’est parmi les bons élèves repérés par ses polices que le pouvoir coopte ses experts-mandarins à chaque fois qu’il est question de promouvoir des décisions, des lois, des politiques, des choix, des élections et des candidats. Comme on l’a vu lors du Hirak, le mouvement Populaire de février 2019, c’est encore l’université qui a fourni le plus grand nombre d’analystes courtisans de Gaid-Salah et de contempteurs les plus acides des revendications et slogans de ce soulèvement pacifique. Il n’est que de rappeler les expressions soi-disant scandalisées et des condamnations éplorées des « élites » de service face aux « Moukhabarat Irehabiya » et « Tasseqot Edawela El 3askariya »[1] .
Quand le Journal Echourouk en sait plus que le ministre…
C’est dans cet environnement qu’est publié l’article d’Echourouk qui dévoile ce scandale. Le lendemain de sa parution, le 5 Janvier 2025, le ministère de l’enseignement supérieur et de la rechercher scientifique adresse une note[2] (fautivement datée du 5 décembre…) signée par le professeur Mohamed Bouhicha, Directeur Général de la Recherche Scientifique et du Développement Technologique (DGRSDT) et à destination des présidents/ CRU, Conférences Régionales des Universités sous couvert des recteurs, par laquelle il ordonne, notamment, de supprimer de la liste des publications scientifiques agréées une revue Brésilienne répondant au nom de « Studies In Engineering And Exact Sciences ».
Cette « actualisation » de la liste des revues reconnues a lieu une dizaine de jours à peine avant les délibérations pour les promotions des enseignants-chercheurs par les « experts » des commissions d’habilitations. L’ordre a été appliqué à la lettre et tous ceux qui avaient eu la mauvaise idée de publier leurs savantes recherches dans la revue Brésilienne et espéré ainsi monter en grade, n’ont pas été promus. Ceci même si leurs articles avaient été publiés avant la découverte du pot au roses par le ministère. Ces commissions d’experts éminents ayant sans doute oublié que la réglementation exclut la rétroactivité en matière de décisions administratives. Mais comme à la caserne, les ordres ne se discutent pas !
Il n’est ici question ni d’applaudir des décisions prises en vingt-quatre heures et appliquées par des experts censés évaluer un travail scientifique ni de se solidariser avec ces chercheurs « provisoirement » privés de promotions. Il est surtout question d’expliquer le chaos et l’improvisation érigés en principes lois au sein d’un ministère (loin d’être le seul dans ce cas) qui réajuste ses critères la veille de la tenue de ses commissions d’évaluation.
Il s’avère ainsi que des commissions d’experts censées évaluer des travaux scientifiques se retrouvent à exécuter des ukases administratifs inspirés par un quotidien. Des chercheurs qui ont appris à mémoriser la grille des primes, les échelles des grades et des bonus, seraient disposés à publier sur n’importe quel support leurs travaux de recherches, y compris dans Echourouk si le ministère l’autorisait. Tel est le spectacle offert par une université qui n’a toujours pas décidé de se tourner vers ses étudiants. La formation de cette jeunesse est le moins lancinant des soucis de tout cet aéropage de « décideurs ».
La note de dernière minute du ministère ne constitue en rien un cas isolé dans le désordre qui caractérise la recherche scientifique en Algérie. Il est utile de rappeler à cet égard que, comme partout sur la planète, l’accès au titre de Docteur et à la promotion au sein du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique en Algérie est conditionné par un certain nombre de critères dont les publications dans des dites revues internationales, sous l’œil vigilant de la bibliométrie, c’est-à-dire de l’analyse quantitative de la production scientifique et l’analyse des réseaux de cette production.
Réplique bureaucratique : la note de la SGRSDT
Cette note qui, nous l’avons vu, est une réaction à l’alerte du journal Echourouk, établit deux listes de revues accréditées par le professeur Mohamed Bouhicha en sa qualité de premier responsable de la DGRSDT, pour la promotion des enseignants chercheurs. L’une de ces listes concernant les domaines des sciences et techniques et l’autre celui des sciences humaines et sociales. La note cite en conclusion nommément la publication Brésilienne pointée par l’article d’Echourouk et n’hésite pas à la qualifier de revue « prédatrice », qualification relevant de l’invective davantage que de l’explication raisonnée.
Très concrètement, cette Direction Générale ne respecte même pas[3] ses propres dispositions s’agissant du caractère « prédateur » de la revue incriminée. Incapable d’apporter une définition claire et lisible par tous, se substituant en réalité à la loi et aux expertises indépendantes dignes de ce nom, le ministère doit recourir à la contrainte pour tenter de camoufler un énième scandale, tout en dévoilant la très faible indépendance des commissions d’expertise. Ce qui n’est pas sans rappeler d’autres commissions d’experts dans d’autres ministères et domaines stratégiques.
L’intervention du Directeur Général de la Recherche Scientifique et du Développement Technologique dans le travail des soi-disant experts, suscite bien des interrogations. En effet, que faisait donc cette autorité pendant toute cette période au point que près de mille enseignants et doctorants, pour l’année 2024 seulement, aient eu recours à cette revue brésilienne. Revue, rappelons-le qui couvre plus d’une dizaine de disciplines scientifiques, dont les frais s’élèvent à 55$ par texte publié et dont le comité de lecture ne compte qu’une poignée – dix- professeurs ? Quel est le rôle réel de ces commissions et de ces experts payés à gérer la liste et les tableaux d’une direction qui démontre incompétence et inefficacité ?
Il est utile de rappeler que des promotions ont été accordées suite aux publications dans cette revue et d’autres de divers acabits. Ces promotions se traduisent par des augmentations de salaires. Alors même que sous d’autres cieux, la publication d’articles dans des revues prestigieuses influence certes l’avancement professionnel du chercheur, mais peut surtout augmenter ses chances d’obtenir des subventions pour lui-même, son équipe et ses projets de recherches. En Algérie, le chercheur reçoit une prime de recherche à chaque fois qu’il dépose un projet de recherche approuvé toujours par ces mêmes experts cooptés et surtout rompus aux méthodes arbitraires d’exercice de leur mission.
Des voix critiques, sur la base d’arguments académiques, éthiques, voire mathématiques s’élèvent pour pointer l’ambiguïté qui entoure ce qui est aujourd’hui la scientométrie, en étroite liaison avec la bibliométrie. Cet ensemble d’instruments de mesures créés et mis en œuvre par les pays développés dont la recherche scientifique est soutenue par des fonds publics étatiques, européens et privés. Sont à chaque fois citées les lourdeurs bureaucratiques par exemple de l’European Science Foundation, de l’European Research Council et de l’Agence de l’évaluation de la recherche, des organismes qui ont entre autres mis au point le classement (auquel adhérent sans réserve les experts locaux) des revues en catégories, A, B et C afin de faciliter ou plutôt mécaniser l’évaluation scientifique, réduisant ainsi l’expertise, la visibilité et l’appréciation des compétences à une mécanique de canevas et de tableaux. On peut ainsi évaluer un « chercheur » sans l’avoir jamais ni vu ni entendu.
En Algérie le pouvoir gère la recherche scientifique comme est géré tout secteur, par l’improvisation, l’absence totale de vision et de bilans, la corruption et le népotisme. Ce pouvoir dispose d’experts locaux promus au grade de professeur qui, sans aucun gène ni embarras, ne prennent même plus la peine de lire les contenus des travaux qu’ils expertisent se contentant d’appliquer mécaniquement une grille ou un canevas, en estimant le nombre de publications made in Algeria en guise de bilan de la recherche de l’impétrant. Peu importe l’éditeur et peu importe le contenu pour une structure qui se targue de gérer une cinquantaine d’universités mais qui ne dispose d’aucune revue scientifique digne de ce nom.
La très incertaine Bibliométrie de l’université algérienne
On l’aura compris, l’administration tente de reproduire cette approche de l’évaluation quantitative de la recherche et des chercheurs via des moyens propres aux pays développés. Le ministère ne fait que se ridiculiser dans sa non maitrise d’outils et de mécanismes qui perdent tout sens dans un pays où il n’y a pas de recherche scientifique nationale capable de s’exprimer à l’international. Cette bureaucratie, verse ainsi toute honte bue, dans des mascarades sans prise sur le réel dans un exercice qui relève plus du populisme évaluatif que de la rigueur administrative.
A quoi et à qui servent en réalité les publications scientifiques des chercheurs Algériens dans une réalité où aucune enquête épidémiologique ne peut être conduite et que l’essentiel des besoins du pays est importé, jusqu’aux programmes scolaires.
Ce ministère qui contribue effectivement à démoraliser et décourager la communauté estudiantine vouée à subir des formations bancales pour aboutir à des diplômes sans perspectives, prétend également être en charge de la recherche scientifique. Cette administration démontre surtout un réel savoir-faire en matière de maquillage de bilans et de distorsion des techniques bibliométrique. La formation supérieure et la recherche sont livrées à des affidés qui dilapident des budgets considérables pour, prétendent-ils, hisser l’université au rang des grandes universités internationales. Le résultat de cette non-gestion aberrante est une université marquée par le bricolage et le plagiat[4], minée par la complaisance et les faux diplômes[5], obérée par les détournements de budgets et la distribution clientéliste de « grades », pour reprendre le logos en vigueur.
Les seuls indicateurs probants de cette université sont le nombre de places pédagogiques, de professeurs et de lits en cité universitaires. Cette institution dont les responsables sont désignés par la police politique sur des critères d’allégeance et de connivence, n’a d’autre recours que la construction d’une façade de faux-semblants vis-à-vis de tous les indices, classements et indicateurs combinés. Il s’agit pour l’incompétence et la médiocrité aux commandes de donner l’impression de se situer dans les standards universels pensant ainsi tromper l’opinion en usant et abusant de donnée quantitative « arrangées ».
En effet, combien de cadres du ministère, de recteurs et de chercheurs seraient capables de nous expliquer ce qu’est un Facteur d’Impact[6]et surtout combien de ministres successifs seraient prêts à fournir un bilan de la recherche scientifique dans une situation objective où l’encadrement le plus élevé du ministère utilise des logiciels douteux pour sa correspondance ?
Cette irrésistible dérive pourrait-elle être relativisée ? La pathologie autoritariste, matrice de l’incompétence serait-elle contagieuse ? Des Etats de Droit où sont maitrisées les technologies avancées, impliqués dans la guerre en Ukraine, la crise du Covid ou encore le Génocide de Gaza ont pu amener des publications aussi prestigieuses que le Lancet, des institutions telles que le Comité des Olympiades de Mathématiques ou encore les grandes Ecoles les plus prestigieuses à bafouer toutes les règles déontologiques, jusqu’à la falsification des données. Mais en matière répressive l’université Algérienne a hélas encore de l’avance, l’interdiction de toute rencontre scientifique dont les programmes et les participants ne sont pas validés par les bureaucraties policières reste à cet égard l’une de ses tares les plus criardes.
Le résultat d’une telle gestion est patent, l’université algérienne est en crise structurelle, mais pour conclure provisoirement cet état des lieux très partiel, trois questions sans réponse pour un futur universitaire en suspens :
- Quelles sont les raisons qui motivent les auteurs de la directive ministérielle sur les publications agréées à faire preuve d’un étonnant laxisme en faveur des sciences humaines et sociales, où sont admises et reconnues pratiquement toutes les revues ?
- Combien de « chercheurs » sont passés, depuis de longues années, entre les mailles de ce curieux filet d’une improbable expertise et ont bénéficié de promotions sur la base de publications dans des revues peu fiables (revues dont le nombre n’est toujours pas connu par ailleurs) ?
- Combien de doctorants ayant soutenu leurs thèses grâce à cette revue brésilienne vont se retrouver bientôt recrutés à l’université ou ont déjà été recrutés pour remplacer dans quelques années ces « experts » ?
[1] « Police secrète terroriste » et « A bas la dictature militaire »
[2] Voir bas de page
[3]https://dgrsdt.dz/fr/revues_B?revue=SCOPUS&search=Journal+of+Computational+Analysis+and+Applications#search_engine.
[4] https://etico.iiep.unesco.org/fr/lenseignement-superieur-touche-par-des-affaires-de-plagiat
[5] https://www.djazairess.com/fr/lequotidien/16882
[6] Un facteur d’impact ou FI est un indicateur qui estime indirectement la visibilité d’une revue scientifique. Pour une année donnée, le FI d’une revue est égal à la moyenne des nombres de citations des articles de cette revue publiés durant les deux années précédentes. Source: Wikipédia