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Une voix palestinienne au-delà du mur

Par Yves Dutier

Né en 1969, Nasser Abu Srour a été arrêté en 1993, il est accusé de complicité présumée dans l’assassinat d’un officier des services de renseignement israéliens. Après avoir avoué sous la torture, il a été condamné à perpétuité et est toujours détenu dans les geôles israéliennes.

Écrit en prison, ce récit a été découvert en 2022 par l’éditeur américain Other Press via l’éditeur libanais Dar Al Adab relatant qu’il a fallu « deux ans et trois mois » pour que le manuscrit sorte de prison. Je suis ma liberté est le premier livre de Nasser Abu Srour.

En introduction de son livre, s’adressant au lecteur, l’auteur prévient : « Cette histoire n’est pas la mienne… c’est l’histoire d’un mur qui m’a pris pour témoin de ses paroles et de ses actes. Les phrases de ce texte n’auraient pu être composées sans le support de ce seul élément fixe : le mur. » Tout au long du récit, ce mur est à la fois « mur miroir et mur mémoire », prétexte à l’introspection de l’auteur prisonnier, mais aussi un « mur parabole » témoin de l’histoire du peuple palestinien colonisé, exilé, emmuré.

Ce récit poignant raconte de manière bouleversante l’histoire d’un homme confronté à l’enfermement. Avec le mur de sa geôle pour seul confident, celui-ci le renvoie à son enfance dans un camp de réfugiés, à son adolescence tumultueuse, à son arrestation, aux aveux sous la torture et sa mise à l’isolement, aux transbordements d’un centre de détention à un autre…L’enfance de Nasser, c’est une vie très précaire confinée dans un camp près de Bethléem, son père est fripier et sa mère s’emploie à trouver de rares victuailles. Adolescent curieux, il franchit les murs du camp et découvre de l’autre côté une « fête permanente ».

À l’automne 1987: « Soudain, les murs du camp avaient changé de nature : au lieu de séparer, d’isoler, ils rassemblaient…Gardiens de la mémoire des lieux, les murs ne tardèrent pas à devenir un acteur incontournable de l’intifada. ».

Puis en 1993 c’est l’arrestation, les aveux, l’isolement : scènes de violences et d’inhumanité où l’auteur donne à voir les conditions effroyables de détention des prisonniers, leurs luttes, les injustices du système judiciaire. À chacun de ces épisodes et face à son mur, l’auteur explore avec finesse les tréfonds de l’âme humaine : la solitude, l’espoir et le désespoir.

Ce récit est aussi un témoignage historique précieux. En effet le récit personnel de l’auteur est constamment mis en relation avec les épisodes marquants de la lutte palestinienne depuis la première Intifada jusqu’aux accords d’Oslo. Ainsi sont relatées de l’intérieur les divisions du mouvement national palestinien, les espoirs et les désillusions suscités par les accords de Paix.

Cette phrase de Nasser « Je serais ce garçon qui avait sauté de son mur pour venir habiter contre un autre » pourrait résumer à elle seule la thématique de ce récit.

La solitude et le désespoir imprègnent à chaque instant l’âme du prisonnier, mais parfois l’amour aussi s’y insinue. En effet, Nanna, une jeune avocate rendant visite aux prisonniers rencontre Nasser dans sa cellule. Des échanges de paroles, une correspondance régulière… Un amour absolu qui va transformer la vie du prisonnier et la relation à son mur.

Nous assistons là à de superbes pages poétiques et les relations épistolaires des deux amants font immanquablement penser à la poésie de Mahmoud Darwich ou à celle de Samih al’Qâsim

Je suis ma Liberté : un cri et un chant de Palestine profondément humaniste et la voix de Nasser Abu Srour assurément celle d’un grand écrivain.


Je suis ma liberté ( The Tale of a Wall ), Trad. de l’arabe (Palestine) par Stéphanie Dujols

Collection Du monde entier – Gallimard 

Parution : 16-01-2025

304 pages ISBN9782073064301