La décennie noire au-delà des manichéismes

Jean-Luc Mélenchon devant la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale française le 6 décembre 2025

Algeria-Watch – 8 décembre 2025

L’intervention de Jean-Luc Mélenchon devant la commission d’enquête parlementaire sur les liens supposés entre son mouvement, La France insoumise, et les Frères musulmans a été très remarquée. En effet, selon la plupart des commentateurs, l’homme politique français a donné une véritable leçon d’histoire aux membres de cette commission. Cependant, un passage concernant l’Algérie a suscité un certain étonnement et appelle une précision, tant sur le plan historique que politique.

Les crimes de la décennie noire

En effet, dans un premier temps, M. Mélenchon évoque l’assassinat en Algérie de M’hamed Boukhobza pour illustrer sa répulsion devant les atrocités perpétrées par des terroristes islamistes. Voici donc ce qui a été dit :

« J’étais ami par hasard avec un officier supérieur de l’armée algérienne et un intellectuel, M’Hamed Boukhobza, qui a écrit un magnifique livre [ …] M’hamed Boukhobza a été égorgé sur le pas de sa porte ayant sa fille à la main […] »

Il y a dans le propos de M. Mélenchon sur ce point deux éléments à préciser :

M’hamed Boukhobza n’était nullement militaire mais un haut-fonctionnaire et un universitaire reconnu pour ses travaux. Il est notamment l’auteur de « Octobre 88: évolution ou rupture » paru en 1991

M’hamed Boukhobza a été désigné en mars 1992 par le président Mohamed Boudiaf (lui-même assassiné dans des circonstances troubles en juin 1992) en tant que membre du Conseil consultatif national (instance mise en place pour remplacer le Parlement dissous à la veille immédiate du coup d’État de 1992). 

M’hamed Boukhobza a été assassiné le 22 juin 1993, au début d’une guerre qui a fait plus de 200 000 victimes, essentiellement des civils. 

L’assassinat de M’Hamed Boukhobza fait partie d’une série d’attentats contre des personnalités publiques dans une atmosphère de grande confusion, où les assassins présumés étaient désignés par la presse locale ou internationale en l’absence totale d’enquêtes ou de procès équitables.

Voici ce qu’écrivait Le Monde par exemple au lendemain de l’assassinat de M’Hamed Boukhobza : « De bonne source, on affirme que quatre ou cinq hommes, dont un jeune habitant du quartier, connu de la victime et  » recruté  » pour déjouer sa méfiance, se seraient présentés peu après le départ de l’épouse de M. Boukhobza. Égorgé sous les yeux de sa fille ».

C’est sous cette forme à la fois laconique et nébuleuse que la majorité des assassinats, des attentats ou des massacres de masse étaient traités par la presse autorisée durant les années 1990.

Les appels répétés de l’opposition algérienne de l’époque, des organisations internationales pour des enquêtes impartiales et des procès équitables n’ont jamais trouvé le moindre écho auprès des autorités d’Alger.

Les recherches et témoignages portant sur cette sombre décennie de l’histoire récente de notre pays sont nombreux et de sources très diverses pour qui souhaite s’informer sérieusement et éviter les propos simplistes ou manichéens au sujet d’une période à la fois complexe et tragique[1].

Le sens politique du Contrat National de Rome

Le second volet de l’intervention de M. Mélenchon concernait la signature par feu Hocine Aît Ahmed avec d’autres partis de l’opposition, de la Plateforme de San’t Egidio ou Contrat National de Rome.

Voici ce qu’en dit Jean-Luc Mélenchon: ‘’ Quand a été signé un accord sous l’autorité des autorités religieuses catholiques, qui ont fait leur travail, je ne le leur reproche pas […] ça s’appelait les accords de Rome auquel une série de forces plus au moins importantes de l’Algérie avaient cru bon d’apporter leur signature et je pense en particulier à quelqu’un qui a été un ami pour qui j’ai eu beaucoup d’admiration, Hocine Ait Ahmed. Hocine a signé et je lui ai dit que moi jamais je ne signe quoi que ce soit avec des fascistes et avec des égorgeurs. Et nous nous sommes fâchés […] ‘’.

Qu’est-ce que le Contrat national de Rome décrié par M. Mélenchon?

Retour en arrière. Le 13 janvier 1995, huit partis politiques d’opposition, dont le Front islamique du salut (FIS), le Front de libération nationale (FLN) et le Front des forces socialistes (FFS), et La Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH) ont signé un accord à Rome qui avait pour objectif de trouver une solution politique et pacifique au cycle de violence extrême dans laquelle s’enfonçait le pays depuis près de trois ans à la suite du coup d’État militaire du 11 janvier 1992.

Le document proposait des mesures pour apaiser la situation et entamer un processus politique rejetant la violence. Cette initiative historique a été repoussée par le pouvoir algérien d’un revers de la main. Ahmed Attaf déjà ministre des Affaires étrangères, avait déclaré qu’il s’agissait d’un ‘’ non-évènement ‘’ rejeté ‘’ globalement et dans le détail’’.

Quand M. Mélenchon dit, ‘’ une série de forces plus au moins importantes de l’Algérie avaient cru bon d’apporter leur signature’’, il se fourvoie. Car le FFS, le FIS et le FLN étaient les vainqueurs des élections de décembre 1991, annulées par le pouvoir. Ce qui est aisément vérifiable. Donc, ces trois partis étaient tout à fait représentatifs de la société à cette période.

Le piège du manichéisme

M. Mélenchon ne peut réduire la réalité politique de cette sanglante période par un propos aussi léger sur une situation tragique. Pour tout acteur politique doté d’une conscience morale la priorité était d’arrêter les tueries dont étaient victimes les civils algériens.

Tous les signataires du Contrat national se sont engagés au rejet de la violence et au respect des résultats des élections.

Les propos de M. Mélenchon à ce sujet semblent en deçà de la richesse habituelle de sa pensée, pourtant reconnue pour sa complexité et sa profondeur. Sur cette question précise, l’homme politique s’est laissé emporter par un raccourci historique qui ne rend ni justice à la gravité du sujet ni à la stature intellectuelle qu’on lui attribue souvent. Le dirigeant de la France Insoumise a donné l’impression de méconnaître totalement le sujet ou d’instrumentaliser l’histoire contemporaine de l’Algérie en l’adaptant aux nécessités d’un contexte politique français. Il rejoint ainsi plusieurs intellectuels français qui ont pris position sur la décennie noire, comme André Glucksman ou encore Bernard Henri-Levy, sans rendre compte de toute les nuances qu’exige ce chapitre douloureux de la mémoire algérienne.


[1]Voir sur le sujet : Habib Souaïdia, La sale guerre : le témoignage d’un ancien officier des forces spéciales de l’armée algérienne 1992-2001, La Découverte, 2001 et Saïd Mekbel et Monika Borgman, Saïd Mekbel : une mort à la lettre, Gallimard,2008.