Quand l’histoire intime se mêle à l’histoire d’une Nation
Note de lecture sur Ce que la mort m’a pris de toi de Hosni Kitouni
Yves Dutier, Algeria-Watch, 1er janvier 2026
L’historien algérien Hosni Kitouni est l’auteur d’une œuvre fondamentale analysant avec précision tout le processus de destruction de la société algérienne par le colonialisme de peuplement avec son cortège de massacres, de crimes et de spoliations … Nous avions mentionné dans Algeria-Watch le remarquable travail d’historien lors de la parution de son livre publié en 2018 intitulé Le désordre colonial – L’Algérie à l’épreuve de la colonisation de peuplement (Casbah Editions). Nous avions également évoqué un autre de ses livres, publié en 2024 intitulé : Histoire, mémoire et colonisation (Chihab Editions) dans lequel Hosni Kitouni poursuit sa recherche et sa réflexion critique sur l’historiographie consacrée à la colonisation de l’Algérie.
Avec Ce que la mort m’a pris de toi, ce n’est plus l’historien analysant la colonisation de son pays qui parle mais un enfant de sept ans dont le père quitte sa famille pour rejoindre le maquis. Tout au long de ce récit intime et émouvant, c’est au travers le regard d’un enfant que le lecteur assiste aux bouleversements et aux drames de la vie de sa famille mais également à toutes les transformations – parfois imperceptibles – qui surviennent dans la vie du quartier, la relation aux autres qui devient différente. Car « si on ne dit jamais rien aux enfants », les enfants savent décrypter avec sensibilité les non-dits et les silences. Une des forces de ce livre, c’est de ne pas commenter tel événement ou telle action, mais tout simplement de donner à voir comme cette ‘visite’ de la soldatesque coloniale au domicile de la famille à la recherche du père :
« … Ils s’éparpillèrent dans la maison en hurlant et en proférant insultes et mises en garde ; et en reposant toujours la même question « Où est-il parti ? » Et mère sans broncher répondait avec le même aplomb « Je ne sais pas » ; Alors fous de colère, ils vidaient les armoires, déversaient les provisions sur le carrelage noir et blanc, dispersaient les vêtements, fracassaient les ustensiles, piétinaient le tout de leurs bottes et s’en allaient. Mère apprit à parer de son corps chétif leur assaut, et c’est dans les pans de sa robe que nous trouvions refuge. Ce secours inespéré semblait lui donner des forces, car toujours, elle se dressait vivement comme si nous étions les étais de sa hardiesse, et sa voix, pourtant brisée par la peur, poussait des cris d’indignation, où se mêlaient toutes les langues de ses souffrances. »
Et puis, l’enfant qui apprend la mort de son père au maquis et qui part à sa recherche avec sa mère Avec sensibilité, pudeur et émotion, l’auteur nous restitue remarquablement toute la dignité et le courage de sa famille pendant cette période. Au-delà de ses proches, de la famille et des amis de ce héros de la libération, il s’agit d’un hommage fraternel rendu à tout le peuple algérien dans sa résistance au colonisateur.
« Ce que la mort m’a pris de toi » : un récit-témoignage d’une profonde humanité à valeur universelle. Dans son livre d’historien » Histoire, mémoire et colonisation », en écho aux exactions commises par le colonisateur en Algérie, Hosni Kitouni rappelait opportunément les exactions commises par les envahisseurs sionistes en Palestine et à Gaza en particulier. En effet, ce récit intime et ce drame personnel vécut il y a trois quarts de siècle évoque immanquablement au drame palestinien qui se déroule actuellement sous les yeux de tous. En Algérie hier, en Palestine aujourd’hui, la déshumanisation des peuples colonisés permet aux colons et à leurs hommes de main de perpétrer les pires exactions au nom de la prétendue supériorité de leur « civilisation ». Mais comme en Algérie hier, des hommes et des femmes en Palestine se lèvent pour refuser l’arbitraire.
Ce témoignage très factuel ou l’historien abandonne la rigueur académique pour revendiquer sa subjectivité est un éclairage cru, certainement pédagogique, du caractère criminel du colonialisme français en Algérie. « Ce que la mort m’a pris de toi » est une narration dont l’écriture très directe, indemne de toute affection, recèle une émotion à la fois perceptible et retenue qui ne nuit aucunement à la fluidité du propos. Hosni Kitouni décrit au plus près de son histoire personnelle l’effroyable tragédie vécue par le peuple algérien.
L’ouvrage de Hosni Kitouni est un implacable démenti à tous les narratifs racistes et aux imposteurs qui prétendent, au-delà du cynisme, que la colonisation, longue nuit de sang, de mépris et de douleurs, aurait eu « des aspects positifs ». Il faut espérer que « Ce que la mort m’a pris de toi » trouve rapidement un éditeur en France afin que le public, bombardé en permanence par un discours mystificateur et revanchard, découvre la réalité d’une histoire occultée. –
Ce que la mort m’a pris de toi de HOSNI KITOUNI Roman – 160 pages – CASBAH Editions 2025
