Après les méga-feux dans les wilayas du Nord-Est : Faillite administrative, effondrement médiatique et absence totale de systèmes d’alerte et d’évacuation
Farouk L. Benzaïm, Algeria-Watch
Après plus de six jours d’incendies allant de l’est de Béjaïa à Jijel, Tizi Ouzou, Skikda et d’autres régions, l’opinion publique ne connaît toujours pas le nombre final de victimes, mortes ou blessées, et les Algériennes et Algériens continuent de se poser toute une série de questions ignorées dans le discours médiatique et politique en Algérie.

Existe-t-il un système national préventif d’alerte aux risques d’incendie ? L’administration centrale et locale dispose-t-elle d’un plan d’évacuation en cas d’incendie, d’inondation ou de tremblement de terre ? Pourquoi n’y a-t-il pas de système d’alerte et d’information des habitants via les téléphones portables pour organiser l’évacuation de la population et éviter un nombre écrasant de décès ? Pourquoi n’a-t-on pas formé de cellule nationale de crise pour suivre les incendies et communiquer à ce sujet ? Et avant tout cela, pourquoi les autorités centrales et locales n’ont-elles pas appris des milliers d’incendies qui ont touché l’Algérie depuis au moins 2021 ? Et pourquoi le nombre de morts à cause des incendies continue-t-il d’augmenter malgré tout ?
Ces questions ne sont pas posées dans l’espace public en Algérie, car y répondre pourrait ouvrir la porte à demander des comptes, et demander des comptes n’est pas envisageable pour tous les organes exécutifs en Algérie. Les dirigeants, cooptés par des réseaux clientélistes, de ces administrations font ce qu’ils veulent et ne sont pas interrogés sur ce qu’ils font. En situation de crise, leur communication se résume à invoquer la fatalité ou crier au « complot extérieur exécuté par des mains internes ».
De 2021 à 2026 : Plus de 170 000 hectares détruits et des centaines de morts.
En 2021 seulement, l’Algérie a enregistré 1 186 incendies dans 35 wilayas, ayant détruit plus de 100 000 hectares. Les incendies les plus graves ont eu lieu dans la wilaya de Tizi Ouzou, avec plus de 200 morts, alors que les autorités officielles n’ont annoncé que quelques dizaines de victimes.
En 2022, l’Algérie a connu plus de 1 607 foyers d’incendie, les plus violents survenus en août, notamment dans les wilayas de Guelma, El Tarf et Souk Ahras, où les flammes ont détruit plus de 28 000 hectares et causé officiellement plus de 43 morts.
En 2023, des incendies ont touché plus de 27 wilayas ; les plus importants et dangereux ont eu lieu à Béjaïa, Jijel et Bouira, détruisant des milliers d’hectares et des dizaines de forêts, faisant plus de 34 morts, dont des militaires.
Les incendies de 2024 et 2025 ont causé des dommages matériels mais sans pertes humaines importantes. Cette succession de catastrophes a, à chaque fois, mis en exergue la faiblesse, jamais corrigée, des moyens de l’administration des eaux et forêts.
Incendies 2026 : de Beni Chebana, Beni Mouhli, Beni Ouartelan et Beni Maouche jusqu’à l’est de Béjaïa, Jijel et Skikda
Les incendies de l’été 2026 ont commencé dès le mois de juillet avec les feux dans le nord de Sétif, de Beni Mouhli, Beni Chebana et Beni Ouartelan jusqu’aux villages de Beni Maouche au sud de Béjaïa. Ces incendies ont détruit des centaines d’hectares de champs de figuiers et d’oliviers ainsi que des forêts, avec plusieurs décès recensés. Par la suite, des incendies ont éclaté en août de l’est de Béjaïa et de Tizi Ouzou jusqu’à Jijel et Skikda, avec des victimes dans toutes ces wilayas, bien que le bilan le plus lourd et les pertes les plus importantes aient été enregistrées à Jijel, notamment à Bordj Taht el-Heir, El Jomaa Beni Habibi, à al Nâtour, à Boulbelout et à El Milia, ainsi que dans d’autres villages et hameaux qui se sont transformés en quelques heures en zones calcinées, mettant fin à la vie des hommes et des animaux, la nature étant intégralement calcinée.

Face à la gravité de ces incendies et au nombre élevé de décès selon de nombreux habitants de ces régions qui présentent leurs condoléances aux familles affectées, l’autorité exécutive s’est arrêtée à un chiffre de 12 victimes à Jijel, Béjaïa et Tizi Ouzou. Ceci alors même que les services de la présidence de la République savent qu’un de ses cadres a perdu à lui seul plus de 18 membres de sa famille dans un seul village de Jijel. Des dizaines de journalistes, anciens collègues, se sont précipités pour lui présenter leurs condoléances, certains relayant le nombre effrayant de victimes de l’incendie.
Pourquoi les autorités ont-elles adopté une stratégie de dissimulation du nombre de victimes ? N’aurait-il pas été judicieux de mettre en place un comité de crise avec le ministre de la Santé comme porte-parole officiel pour informer l’opinion, communiquer les chiffres des blessés et des morts au fil des heures de gestion de la crise ? Et pourquoi n’a-t-on pas utilisé les opérateurs de téléphonie mobile comme moyen d’alerte et d’information pour la population via les téléphones portables afin d’organiser l’évacuation des habitants et éviter le nombre énorme de morts ?
Médias : l’événement n’est ni l’incendie ni les victimes de l’incendie, mais la visite du ministre sur ordre du président.
Ce que tout a chacun a pu observer dans le cours de ces dramatiques événements est la disparition du métier de journaliste, remplacé par une propagande omniprésente.
La stratégie de communication gouvernementale a émergé dans cette crise à travers la couverture des médias publics et privés, qui ont cultivé une indécente opacité, allant même jusqu’à tresser des louanges au président avec en arrière-plan atroce les cercueils posés côte à côte des dépouilles carbonisées. Ces pauvres victimes ont été enterrés dans des fosses communes par une décision politique qui a suscité l’indignation des familles des victimes selon de nombreux récits concordants des proches des victimes.

Tous les médias dans leurs actualités et bulletins ont présenté l’événement non pas comme un incendie ou les victimes de l’incendie, mais avant tout comme la visite du Premier ministre et de ses ministres sur ordre du président. L’insistance de ces médias sur ce point sans réelle importance au regard du drame, montre clairement que le métier de journaliste traverse sa pire période depuis la naissance du journalisme algérien.
Les chaînes radio et télévisées, ainsi que les journaux écrits et électroniques, n’ont diffusé ni publié aucun reportage donnant la parole aux victimes et aux personnes affectées par ces incendies. Ni le spectateur, ni l’auditeur, ni le lecteur n’a eu l’occasion de suivre de portrait d’un membre des services de secours, d’un garde-forestier, ou d’une victime des incendies. Aucun des formats journalistiques basés sur la narration, le reportage, l’information, l’investigation, l’analyse et le commentaire n’a été offert à l’opinion. Tout le contenu médiatique produit ne sort pas du cadre de la propagande pour le président, dans une campagne populiste grossière visant à conférer une stature hors de propos à la figure de proue du système.
Mais dans les faits, pour tout un chacun tout ce qui s’est passé et continue de se dérouler est surtout la démonstration d’une faillite administrative complète et criarde. L’effondrement médiatique adossé à l’absence totale de systèmes de veille et d’alerte précoce pour les incendies et l’inexistence de plans d’évacuation des populations forme un tableau peu glorieux d’un autoritarisme incapable et impuissant, très éloigné des attentes de la société. La réalité induite par cette catastrophe a été parfaitement déchiffrée par les Algériennes et les Algériens. Cette conscience explique la mobilisation massive et quasi immédiate des réseaux sociaux transformés en outils pour organiser des convois d’aide vers toutes les régions touchées. La population a spontanément et complètement suppléé une administration inexistante. Les convois de solidarité sont partis du nord vers le sud et de l’est vers l’ouest, de Tamanrasset à Tizi Ouzou et de Tlemcen à Tébessa, créant des images fortes de solidarité populaire efficace face à toutes les manifestations d’incompétence et de démagogie officielles.