Chroniques des années Hogra / Victimes du Monoxyde de Carbone : Qui sont les véritables coupables ?
Y.Boubaker, Ain-Temouchent
Ce jour du 17 Mars 2026, au retour d’un long voyage, un jeune homme venu passer les fêtes de l’Aïd parmi les siens découvre, horrifié, les corps sans vie de sept membres de sa famille dans le domicile familial au quartier Essadikia à El Bayadh. Il s’agit du père, 57 ans, de la mère 53 ans et de leurs cinq enfants âgés de 23 ans, 12 ans, 10 ans ainsi que de jumeaux de 9 ans. Selon les médias, tous sont morts par asphyxie par inhalation du tristement célébré monoxyde de carbone.
Cette famille comptait neuf membres, les deux parents et sept enfants. Deux frères hors du domicile lors de cette nuit fatidique ont été épargnés.
Comme on pouvait s’y attendre, aucune enquête n’est ouverte et aucune suite judiciaire ou administrative ne sera donnée à cette tragédie. A chaque fois que des familles sont ainsi décimées, le monoxyde de carbone est pointé du doigt, comme une fatalité imprévisible et inévitable, un serial killer tombé du ciel.
La toile s’enflamme non pas de colère mais de dévotion et d’émois, bigoterie religieuse oblige, dans une succession de Dou3a (invocations), de larmes de circonstances ponctuées par le show[1] (sur lequel nous reviendrons) offert par le Wali d’El Bayadh en présence des deux fils survivants. Ces manifestations indécentes complaisamment relayées ont pour but de masquer la réalité factuelle et d’ignorer les causes du drame. La recherche de la vérité n’est pas à l’ordre du jour et il n’est surtout pas question de parler ni d’enquête, ni de responsable(s) ni de coupable(s). Mektoub (c’est écrit) nous assure-t-on, la faute « à pas de chance ». La moindre manifestation de colère ou de révolte devant cette posture officielle s’apparenterait à un sacrilège, voire à un quasi-blasphème, une négation de la volonté divine.
En hiver, les accidents liés au CO font partie du lot presque quotidien des Algériens, aucune statistique n’est disponible mais on se souvient par exemple qu’en 2017, 17 décès avaient été enregistrés en une seule journée sans que cela ne constitue une priorité sécuritaire pour un pouvoir qui ne jure que par ce mot. Après tout, et malgré le nombre effarant de victimes, la propagande officielle parle toujours d’accidents « domestiques » où insidieusement les victimes sont aussi pointées comme responsables[2] de leur malheur.
Qui tue en réalité, le CO ou bien les appareils de chauffage et les matériels importés par la toute-puissante mafia des containers et qui n’obéissent à aucun contrôle ni homologation ? Qui tue, le CO ou bien l’Etat qui empêche les professionnels, des plombiers aux chauffagistes, et tous les autres corps de métiers de s’organiser en syndicats ? Est-ce bien utile de rappeler que le métier de plombier non plus n’obéit à aucune homologation comme dans certains pays voisins où les installations à risque (chauffages, chauffe-eaux, installations électriques) sont du ressort exclusif de professionnels habilités, dûment agréés, déclarés et responsabilisés.
Pourtant il y a deux ans et afin de mettre fin ou de limiter les dégâts mortels du monoxyde de carbone nous dit-on, Sonelgaz avait décidé d’équiper tous les foyers Algériens de détecteurs de monoxydes acquis à l’étranger. De cette campagne improvisée et dont le coût n’a jamais été communiqué, le seul retour notoire serait que beaucoup de foyers auraient débranché ces dispositifs de sécurité dédiés à la lutte anti-CO car ils se déclencheraient sans raison, de façon intempestive, en émettant souvent plusieurs fois par jour un puissant bruit de sirène.
Ainsi, l’opinion ne saura rien de plus sur cet ‘accident’ meurtrier qui n’est pas le premier et qui, à Dieu ne plaise, ne risque pas d’être le dernier. En revanche, le public général connait parfaitement les réflexes, les mécanismes, la propagande et les subterfuges auxquels à recours systématiquement l’administration de la « Dawla 3askaria », l’état militaro-policier, dans ce type de circonstance.
Au lendemain du drame, selon la formulation officielle, toujours avec les mêmes techniques des opérateurs de télévision qui étaient venus il y a un mois à peine « couvrir » ce qui restait de la famille de l’adolescente Oumeima assassinée par son père à coups de fourche[3], diffusent en guise d’apaisement une mise en scène insupportable de morbidité et d’indécence. Le spectacle de ce Wali d’El Bayadh, « el brifi » , en représentant de la police politique ne trouve qu’à exhiber (comme d’autres avant lui) une compassion feinte et une empathie surjouée devant deux jeunes hommes effondrés après avoir perdu toute leur famille. Deux jeunes laissés dans l’ignorance de ce qui a conduit au décès des leurs, sans avoir le droit de poser la moindre question. Guidé par l’incompétence et l’improvisation systémiques, le wali fait savoir urbi et orbi qu’il a communiqué son numéro de téléphone personnel aux malheureux survivants et qu’il avait pris la décision de leur offrir deux Omra afin de les aider à dépasser cette terrible épreuve. Le petit pèlerinage à la Mecque surtout en ce moment, c’est le moyen radical de sécher ses larmes et d’oublier la Hogra. Le Wali aurait pu songer à leur offrir l’installation d’une chaudière avec tous les contrôles que la réglementation exige. Il fait encore très froid à El Bayadh.
Qui est responsable de ces drames à répétition ? La question peut-elle-même être posée ?
Le matériel défectueux en libre circulation, la chambre des métiers et de l’artisanat qui dévalorise le métier de plombier est une réalité connue de tous. Comme celle des cheminées jamais ramonées, du marché sauvage de l’équipement et des pièces de rechange qui viennent aggraver une situation dominée par les logements précaires, caractérisée par l’absence de l’isolation thermique des normes de construction, même pour les logements neufs. C’est le constat maintes fois établi de la défaillance complète de l’administration, l’absence totale des services de l’Etat à chaque fois que le citoyen est en danger. Un Etat qui ne sait solder son incompétence qu’en offrant des omra pour montrer une fausse générosité télévisée. Un Etat sans morale dont les représentants ne s’expriment que pour humilier et terroriser la population afin de préserver le règne de l’autoritarisme sans règles et ses guichets de corruption.
[1] https://youtu.be/PCJJH1CHFpI?si=hDqPQ23b2pBAaOdC
[2] .https://www.facebook.com/watch/?v=1476348394159884 Comme le montre cette vidéo où le pompier explique que la cause de l’asphyxie est liée à l’absence d’aération dans un logement où, misère oblige, pour empêcher le froid d’entrer la famille utilise des chiffons au niveau de ce qui fait office de portes.
[3] Nous reviendrons en détail sur ce crime.