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France – Algérie : Déni de l’Histoire et régressions politiques

Omar Benderra – Billets d’Afrique numéro 348 – Juin 2025 – revue de l’association Survie.

Après une brève période de réchauffement lors du premier mandat du président Macron, les relations entre l’Algérie et la France traversent une période de crise ouverte déclenchée par l’annonce en octobre 2024 du soutien du chef de l’État français au plan marocain d’annexion du Sahara Occidental. La détérioration des relations bilatérales a atteint un stade inédit dans un contexte de montée en France de l’extrême-droite stimulée par un discours officiel islamophobe.

Soutien à l’expansionnisme marocain et campagne anti-algérienne

La France a toujours appuyé le Maroc dans ses visées expansionnistes allant même, sous la présidence Giscard d’Estaing en 1977, jusqu’à s’impliquer militairement contre les indépendantistes du Front Polisario. Après cet épisode de vive tension avec Alger, allié constant du la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD), Paris s’est attaché à maintenir une apparence de neutralité qui permettait à la France d’éviter d’apparaitre trop visiblement en tant que partie prenante au conflit. D’autant que les instances internationales, la Cour Internationale de Justice et les Nations Unies n’ont pas donné droit aux prétentions marocaines. En effet le Sahara Occidental est toujours considéré comme territoire à décoloniser, la communauté internationale exigeant que les populations autochtones bénéficient d’un référendum d’autodétermination que Rabat persiste à refuser.

Le soutien d’Emmanuel Macron aux revendications du Maroc s’exprime dans le contexte de la montée de l’extrême-droite en France, la droite de tradition gaulliste ayant disparu du paysage politique remplacée par un courant dont la ligne politique anti-immigration et identitaire, reproduit largement celle du Rassemblement National (RN), néo-fasciste. Relayant le discours de cercles et de personnalités proches du RN, dont Xavier Driencourt ex-ambassadeur à Alger, les individus qui se disputent le leadership de cette droite autrefois qualifiée de traditionnelle participent à la surenchère islamophobe avec une connotation directement anti-algérienne depuis l’arrestation en Algérie de Boualem Sansal, écrivain d’extrême-droite fraichement naturalisé français. Boualem Sansal est l’animateur le plus vocal d’une campagne anti-algérienne qui, loin de se limiter à la critique du régime, remet en cause l’histoire et la géographie du pays dans une optique ouvertement révisionniste.

Bruno Retailleau, ministre de l’intérieur d’un des gouvernements les plus réactionnaires de la Ve République est l’un de ces candidats à la direction du parti « Les Républicains ». Il a développé une stratégie de ratissage des voix de droite radicale sur la mise en accusation de l’Algérie en des termes très peu diplomatiques. Le prétexte de ces sorties acerbes est la question des OQTF[1], mesure qui frappe des personnes indésirables que la France entend renvoyer vers leur pays, l’Algérie en l’occurrence qui refuserait de les recevoir. Pur prétexte, l’Algérie ne se singularise aucunement en la matière par rapport aux autres pays du Maghreb ou au sud du Sahara. La crise a connu une escalade significative avec l’expulsions de diplomates et des scandales autour d’influenceurs algériens auteurs de menaces à l’endroit d’opposants ou supposés tels.

Cette offensive médiatique vindicative, articulée autour d’une orientation antimusulmane et anti-arabe impulsée par les oligarques d’extrême-droite qui dominent la vie politique vise à élargir un électorat travaillé par les propagandes identitaires dans la perspective des présidentielles de 2027. La campagne en cours est relayée par les nostalgiques de l’Algérie française et de la grandeur perdue de l’empire colonial. Le point d’orgue de cette offensive politique a été le vote le 4 mars 2025 par l’Assemblée nationale française d’une proposition de résolution européenne[2] destinée à mobiliser les instances européennes pour contraindre les autorités algériennes à libérer Boualem Sansal. Le texte d’inspiration coloniale et qui a peu de chances d’être adopté par le parlement européen constitue néanmoins une ingérence directe dans les affaires intérieures de l’Algérie.

Des relations bilatérales en dents de scie

Le soutien du président Macron au Maroc et l’offensive anti-algérienne acerbe du ministre de l’intérieur, constituent deux éléments essentiels pour l’interprétation du degré de gravité de la crise algéro-française. Car il ne s’agit pas seulement de la réduction des relations diplomatiques à un niveau inédit mais bien d’une quasi-cessation des échanges bilatéraux, y compris économiques, marquée par des déclarations réciproques inamicales. La situation ainsi créée est sans précédent dans l’histoire des relations, parfois houleuses et tendues, rarement chaleureuses mais toujours plus étroites qu’il n’y parait, entre dirigeants français et algériens depuis la fin de la colonisation en 1962.

En effet, même durant les périodes de vives tensions à l’instar de la guerre du Biafra à la fin des années 1960 ou la France soutenait activement les sécessionnistes et l’Algérie le gouvernement central du Nigéria, ou comme celles qui ont suivi la nationalisation des actifs pétroliers français le 24 février 1971 les relations n’ont pas été aussi radicalement remises en question. De nombreuses crises ont pris un tour critique notamment les attentats à Marseille contre le consulat d’Algérie à Marseille en décembre 1973, année qui a vu de nombreuses « ratonnades » tragiques dans le sud de la France ou plus tard à Alger contre le quotidien El Moudjahid en janvier 1976 attribué à des officines françaises. Ou encore lors de l’intervention de l’aviation française contre les colonnes du Front Polisario entre décembre 1977 et juillet 1978.

Aucune de ces crises n’a débouché sur une crise comparable à celle actuellement en cours. La coopération entre les deux pays n’a pas vraiment été remise en cause, y compris dans les domaines les plus sensibles. L’exemple le plus éloquent de la continuité de la coopération aux sommets des deux États en dépit de controverses est celui du maintien jusqu’en 1986 de la base secrète française B2 Namous de guerre chimique et bactériologique à l’ouest du Sahara.  Ainsi il s’avère que les différents franco-algériens post-indépendance ne sont pas rares mais qu’ils n’ont jamais impacté aussi profondément les relations bilatérales officielles.

Des relations « particulières » entre personnels de pouvoir

Jusqu’à une date récente les relations non officielles très anciennes entre élites de pouvoir ont empêché ces crises de se développer et de prendre des proportions inconsidérées.[3]  Les premiers contacts entre services spéciaux du FLN et hommes de l’ombre des appareils gaullistes datent de la fin de la guerre d’Algérie quand des membres du SAC[4], dont Charles Pasqua, ont été envoyés à Alger pour combattre les commandos de l’OAS[5]. Les amitiés politiques qui se tissent à cette époque évolueront vers des intérêts communs et consolident des alliances opérationnelles comme on a pu le voir dans les cours sanglant de la guerre contre les civils des années 1990 en Algérie.

Les relations d’affaires parallèles, entre collusion et rétrocommissions, de la droite à la social-démocratie avec les décideurs algériens et leurs intermédiaires, se développent dans la plus grande opacité, à l’abri des regards du fisc et des organismes de surveillance des flux financiers illicites. Destinés à financer des campagnes électorales ou à assurer des trains de vie confortables et constituer des patrimoines immobiliers substantiels, ces associations financières occultes ont longtemps cimentés des réseaux bilatéraux au plus haut niveau[6].

Ces réseaux auraient ils perdu leur ascendant sur les relations bilatérales ? 

Révoquer la constance néocoloniale

Les sujets publics de désaccord, gestion du passé colonial, question des visas, alignement sur les thèses marocaines sont les ferments de la crise actuelle dont l’intensité s’explique aussi par l’influence israélienne sur les centres de décision français. L’aggiornamento « philosémite » de l’extrême-droite coloniale a permis la construction d’un consensus islamophobe installé de plus en plus visiblement au fil du génocide à Gaza. Il est clair que la position de l’Algérie, dernier pays avec la Tunisie opposé à la normalisation, généralement approuvée par les populations maghrébines en France, est insupportable pour ces sphères politiques.  

Les critiques actuelles du régime algérien par des contempteurs néocoloniaux au racisme plus ou moins affiché sont déplacées et hors de propos. Ces déclarations signent une levée complète d’inhibition colonialiste. Quand un État hérite d’un tel passif algérien, d’une litanie de massacres de masses et de crimes contre l’humanité on s’attendrait à plus de retenue de la part de ses représentants… Fort heureusement, d’authentiques forces de progrès existent et se lèvent pour faire face à ces dérives révisionnistes.

Il appartient aux algériens et aux algériens seuls de livrer les batailles politiques pour l’instauration d’un Etat de droit conforme à l’esprit et à la lettre du mouvement de libération du peuple. Ce n’est certainement pas aux tenants du racisme et aux héritiers du colonialisme de s’immiscer dans une lutte qui leur est radicalement étrangère. Ces groupes activent pour la déstabilisation d’un pays qui est leur mauvaise conscience en usant de tous les leviers et en encourageant toutes les fractures qu’ils croient déceler dans la société algérienne. Mais les moyens effectifs de pression se raréfient au fil de l’éloignement politique entre les deux pays, l’Algérie a la capacité de se tourner vers d’autres horizons. En définitive, le seul résultat concret de ces diatribes anti-algériennes est la création d’un climat délétère en France. La situation créée par ces tensions affecte des millions de citoyens français d’origine algérienne ou ayant des liens avec l’Algérie. Cette dimension humaine est la garantie de la pérennité des relations entre les deux pays. La situation créée par des politiques nourrie de haine et de rancœur n’est guère tenable sur le moyen terme et pourrait connaitre des évolutions très préjudiciables. Il est donc nécessaire pour tous que ce passé d’exclusion et de stigmatisation soit rapidement révoqué. Sortir de la constance néocoloniale institutionnelle est donc une nécessité pour envisager une relation franco-algérienne amicale et productive fondée sur l’égalité et le respect mutuel. Un avenir commun de coopération et d’échange fructueux est souhaitable pour tous, il sera construit dans la sérénité et la paix dans l’intérêt des peuples français et algérien.


  • [1] Acronyme d’Obligation de Quitter le Territoire Français.
  • [2]https://www.mediapart.fr/journal/politique/060525/l-assemblee-nationale-se-dechire-sur-la-resolution-boualem-sansal
  • [3]Pour une histoire complète des rapports complexes entre sphères dirigeantes algériennes et personnels politiques français voir « Françalgérie, crimes et mensonges d’Etats Histoire secrète, de la guerre d’indépendance à la  » troisième guerre  » d’Algérie de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire – Éditions La Découverte Poche / Essais n°215 Parutions : 03/11/2005
  • [4]Service d’Action Civique, service d’ordre et milice du parti gaulliste RPF. Dissous en 1982
  • [5]Organisation de l’Armée Secrète. Groupe terroriste des partisans de l’Algérie française
  • [6]Deux ouvrages « L’emprise » ouvrage de référence du journaliste Marc Endelweld chez Seuil publié en 2022  et « L’Affairiste » de Simon Piel et Jean Tilaouine chez Stock publié en 2019 qui fournissent une description vivante de ces milieux politico-administratifs qui évoluent en symbiose avec des intermédiaires plus ou moins crapuleux chargés des blanchiments et recyclages de circuits de corruption.